Poésie contemporaine : définitif bob, Anne Portugal, P.O.L

et Bob il peut comme ça

revisionner des inédits

le long du trottoir il prend

toute la place

[…]

dans un néon palmier la voix de l’objectivité applique

à toute chose la notion de fleur

 

« La poésie d’Anne Portugal n’est complexe qu’en apparence. Outre que l’expérience est stimulante, une certaine clarté s’y fait, voire une transparence. Mettant en scène ce fameux bob dont on se dit qu’il pourrait bien être la poésie elle-même, Définitif bob peut être lu comme une description de la mécanique d’écriture, une définition en acte, mode d’emploi en simultané d’un dispositif virtuel dont l’efficacité serait prouvée à mesure de son application…
Définitive est l’affirmation selon laquelle ce qui est écrit est écrit, ce qui brutalement et merveilleusement signifierait que ce texte le plus inattendu aurait quelque réalité dans la vie du lecteur : tout cela pourrait arriver ?
« mais bob il peut comme ça gazelle accélérer dans les derniers tournants » et alors on ne garantit rien : aux portes du paradis les dérapages sont durables et définitifs. »

(Xavier Person, Durable définitif, Le Matricule des Anges, Septembre 2002)

Ici, on reblogue : Le festin cannibale — Un flâneur en Grèce Antique

Le cannibalisme nous révulse, mais provoque aussi en nous une curiosité morbide, comme dans l’histoire du « Japonais cannibale » à Paris en 1981 ou dans celle du vol 571 Fuerza Aérea Uruguaya qui s’était écrasé dans les Andes en 1972 et dont les survivants avaient dû y avoir recours (sans parler des récits liés aux grandes […]

Le festin cannibale — Un flâneur en Grèce Antique

L’observatoire du jazz : 4 albums sortis et aimés en 2020

Dark Matter // Moses Boyd

Premier album du batteur londonnien Moses Boyd chez Exodus Record, Dark Matter élargit son champ d’action en fusionnant jazz, musiques électroniques et Hip-hop. Un détournement des genres particulièrement présent dans les titres ‘Only You’, ‘2 far gone’ et ‘Dancing in the dark’, et une exploration de la porosité des musiques actuelles.

Who sent you ? // Irreversible Entanglements

Irreversible Entanglements s’associe à la voix âpre de Moor Mother dans un disque NRV et revanchard. Les textes politiques de la chanteuse collent au free jazz des new-yorkais. « The pope must be drunk, going mad ! »

True Opera // Moor Jewelry

Moor Mother de nouveau ! Elle a la côte et ça n’a pas l’air de se calmer. Elle travaille ici avec Mental Jewelry, pour un album beaucoup beaucoup plus punk et tendu que tout ce à quoi prétendent les boys band actuels se réclamant du genre. Punk + Jazz = <3. Look alive, c’est le cas de le dire.

Yene Mircha // Hailu Mergia

Un peu plus de douceur pour finir : Hailu Mergia est un claviériste éthiopien qui sort ici un disque apaisé, parfait pour profiter du mois de juin et se détendre un peu après toute cette fusion énergique.

Ici on reblogue : Coup de cœur pour une librairie de quartier — Papalagui

Dans mon quartier des XIXe et XXe arrondissements de Paris, les librairies portent des noms qui marquent leur engagement. Certains rappellent le souvenir d’un militant ouvrier (La Friche, rue Léon-Frot), en référence à la Commune de Paris (Le Merle moqueur) ou à l’esprit frondeur du Ménilmontant historique (Le Monte en l’air) ; celle-ci célèbre le […]

Coup de cœur pour une librairie de quartier — Papalagui

La Mort à Venise, Thomas Mann (8)

« Quelques jours plus tard Gustav d’Aschenbach, qui se sentait souffrant, quitta l’hôtel à une heure plus avancée de la matinée qu’il n’avait coutume. Il avait à surmonter certains accès de vertige qui n’étaient qu’à demi de nature physique et s’accompaganient d’une crise d’angoisse, de la sensation qu’il n’y avait ni issue ni espoir, sans qu’il s’expliquât si cette sensation se rapportait au monde extérieur ou à sa propre personne. Dans le hall, il remarqua un monceau de bagages prêts à partir, demanda au portier qui s’en allait ; en réponse on lui donna, accompagné du titre de noblesse, le nom de la famille polonaise, celui-là même qu’en secret il avait attendu. Il l’écouta sans que ses traits défaits eussent bougé, et avec ce léger mouvement du menton dont on accompagne une nouvelle qui ne vous intéresse qu’incidemment, puis ajouta : « Quand ? – Après le lunch », lui fut-il répondu. Il acquiesça d’un signe de tête et se rendit à la mer.

La côte était inhospitalière. Sur la vaste étendue d’eaux basses qui séparait du bord le premier banc de sable, d’un bout à l’autre de la surface, de légères rides couraient. Le souffle de l’automne, des choses qui ont cessé de vivre, semblait passer sur ce lieu de plaisir autrefois animé de si vives couleurs, maintenant presque désert, et mal entretenu. Un appareil photographique dont on ne voyait pas à qui il appartenait reposait sur son pied, au bord de l’eau, et le voile noir posé dessus claquait au vent qui avait fraîchi. »

La Mort à Venise, Thomas Mann (7)

« La tête lui brûlait, la sueur poissait à sa peau, sa nuque tremblait, une soif insupportable le torturait ; il chercha des yeux n’importe quoi pour se rafraîchir, tout de suite. A l’étalage d’une petite boutique il acheta quelques fruits, des fraises, marchandise trop mûre et molle, dont il mangea en continuant sa route. Une petite place déserte, et qu’on eût dit évoquée par la baguette d’un enchanteur, s’ouvrait devant lui ; il la reconnut ; c’était là, quelques semaines auparavant, qu’il avait combiné pour fuir le plan manqué. Sur les marches de la citerne, au milieu de la place, il s’affala, la tête appuyée à la margelle de pierre. Pas un bruit, l’herbe poussait entre les pavés, des détritus étaient épars alentour. Parmi les maisons inégales et dégradées qui entouraient la place, il y en avait une qui avait l’air d’un palais, avec des fenêtres en ogive derrière lesquelles habitait le vide, et de petits balcons ornés de lions. Au rez-de-chaussée d’une autre se trouvait une pharmacie. Des bouffées d’air chaud apportaient par moments une odeur de phénol. »

La Mort à Venise, Thomas Mann (6)

« Au commencement de juin les pavillons d’isolement de l’Ospedale civico se remplirent sans bruit ; dans les deux orphelinats la place venait à maquer, et un va-et-vient macabre se déployait entre le quai neuf et San Michele, l’île du cimetière. Mais la crainte d’un dommage à la communauté, la considération que l’on venait d’ouvrir une exposition de peinture au jardin public et que les hôtels, les maisons de commerce, toute l’industrie complexe du tourisme risquaient de subit de grosses pertes au cas où, la ville décriée, une panique générale éclaterait, tout cela l’emportait sur l’amour de la vérité et le respect des conventions internationales, et décidait les autorités à persévérer obstinément dans leur politique de silence et de démentis. Le directeur du service de santé de Venise, un homme de mérite, avait démissionné avec indignation, et en sous-main on l’avait remplacé par quelqu’un de plus souple. Cela le peuple le savait, et la corruption des notables de la ville, ajoutée à l’incertitude qui régnait, à l’état d’exception dans lequel la mort rôdant plongeait la ville, provoquait une démoralisation des basses classes, une poussée de passions honteuses, illicites, et une recrudescence de criminalité où on les voyait faire explosion, s’afficher cyniquement. Fait anormal, on remarquait le soir beaucoup d’ivrognes ; la nuit, des rôdeurs rendaient, disait-on, les rues peu sûres ; les agressions, les meurtres se répétaient, et deux fois déjà, il s’était avéré que des personnes soi-disant victimes du fléau avaient été empoisonnées par des parents qui voulaient se débarrasser d’elles ; le vice professionnel atteignait un degré d’insistance et de dépravation qu’autrement l’on ne connaissait guère dans cette région, et dont on a l’habitude dans le Sud du pays et en Orient. L’Anglais raconta à Aschenbach l’essentiel de tout cela. Vous feriez bien, conclut-il, de partir, et aujourd’hui plutôt que demain. La déclaration de quarantaine ne saurait guère tarder plus de quelques jours. – Merci », dit Aschenbach, et il quitta les bureaux. »

Une Saison en enfer : Si les poètes étaient moins bêtes, Boris Vian (20)

Si les poètes étaient moins bêtes
Et s’ils étaient moins paresseux
Ils rendraient tout le monde heureux
Pour pouvoir s’occuper en paix
De leurs souffrances littéraires.

Ils construiraient des maisons jaunes
Avec de grands jardins devant
Et des arbres pleins de zoizeaux
De mirliflûtes et de lizeaux
Des mésongres et des feuvertes
Des plumuches, des picassiettes
Et des petits corbeaux tout rouges
Qui diraient la bonne aventure

Il y aurait de grands jets d’eau
Avec des lumières dedans
Il y aurait deux cents poissons
Depuis le croûsque au ramusson
De la libelle au pépamule
De l’orphie au rara curule
Et de l’avoile au canisson

Il y aurait de l’air tout neuf
Parfumé de l’odeur des feuilles
On mangerait quand on voudrait
Et l’on travaillerait sans hâte
A construire des escaliers
De formes encore jamais vues
Avec des bois veinés de mauve
Lisses comme elle sous les doigts

Mais les poètes sont très bêtes
Ils écrivent pour commencer
Au lieu de s’mettre à travailler
Et ça leur donne des remords
Qu’ils conservent jusqu’à la mort
Ravis d’avoir tellement souffert
On leur donne des grands discours
Et on les oublie en un jour
Mais s’ils étaient moins paresseux
On ne les oublieraient qu’en deux.

La Mort à Venise, Thomas Mann (5)

« Depuis quelques années déjà le choléra asiatique tendait à se répandre, et on le voyait éclater en dehors de l’Inde avec de plus en plus de violence. Engendré par la chaleur dans le delta marécageux du Gange, avec les miasmes qu’exhale un mode d’îles encore tout prêt de la création, une jungle luxuriante et inhabitable, peuplée seulement de tigres tapis dans les fourrés de bambous, l’épidémie avait gagné tout l’Hindoustan où elle ne cessait de sévir avec une violence inaccoutumée ; puis elle s’était étendue à l’est, vers la Chine, à l’ouest, vers l’Afghanistan, la Perse, et suivant la grande piste des caravanes, avait porté ses ravages jusqu’à Astrakan et même Moscou. Mais tandis que l’Europe tremblait de voir le mal faire son entrée par cette porte, c’est avec des marchands syriens venus d’au-delà des mers qu’il avait pénétré, faisant son apparition simultanément dans plusieurs ports de la Méditerranée, sa présence s’était révélée à Toulon, à Malaga ; on l’avait plusieurs fois devinée à Palerme, et il semblait que la Calabre et l’Apulie fussent définitivement infectées. Seul le Nord de la péninsule avait été préservé. Cependant cette année-là – on était à la mi-mai – en un seul jour les terribles vibrions furent découverts dans les cadavres vidés et noircis d’un batelier et d’une marchande des quatre saisons. On dissimula les deux cas. Mais la semaine suivante il y en eut dix, il y en eut vingt, trente, et cela dans des différents quartiers. un habitant des provinces autrichiennes, venu pour quelques jours à Venise en partie de plaisir, mourut en rentrant dans sa petite ville d’une mort sur laquelle il n’y avait pas à se tromper, et c’est ainsi que les premiers bruits de l’épidémie qui avait éclaté dans la cité des lagunes parvinrent aux journaux allemands. L’édilité de Venise fit répondre que les conditions sanitaires de la ville n’avaient jamais été meilleures et prit les mesures de première nécessité pour luter contre l’épidémie. Mais sans doute, les vivres, légumes, viandes, lait, étaient-ils contaminés, car quoique l’on démentît ou que l’on arrangeât les nouvelles, le mal gagnait du terrain ; on mourait dans les étroites ruelles, et une chaleur précoce qui attiédissait l’eau des canaux favorisait la contagion. Il semblait que l’on assistât à une recrudescence du fléau et que les miasmes redoublassent de ténacité et de virulence. Les cas de guérison étaient rares ; quatre-vingt pour cent de ceux qui étaient touchés mouraient d’une mort horrible, car le mal se montrait d’une violence extrême, et nombreuses étaient les apparitions de sa forme la plus dangereuse, celle que l’on nomme la forme sèche. dans ce cas, le corps était impuissant à évacuer les sérosités que les vaisseaux sanguins laissaient filtrer en masse. En quelques heures le malade se desséchait et son sang devenu poisseux l’étouffait. Il agonisait dans les convulsions et les râles.

Une chance pour lui si, comme il arrivait quelquefois, le choléra se déclarait après un léger malaise sous la forme d’un évanouissement profond dont il arrivait à peine que l’on se réveillât. »

Une Saison en enfer : Omar Khayyâm, Robâiyât (19)

On me dit : ne bois point de vin, sinon tu en pâtiras

Et tu me trouveras dans le feu (de l’enfer) au jour du jugement.

Cela est bien vrai, mais cet instant même où le vin nous grise,

Vaut bien les deux mondes réunis !

* * * * * *

Si tu ne bois pas de vin, n’ironise point sur ceux qui s’enivrent.

Laisse les ruses et tes astuces.

Tu es fier de ton abstinence,

Mais tu te rends coupable de cent autres choses auprès desquelles le vin n’est qu’une bagatelle !

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Bois du vin, c’est lui la vie éternelle.

C’est ce qui te reste du temps de ta jeunesse.

C’est la saison des roses et du vin, les compagnons sont déjà ivres.

Réjouis-toi un instant, car c’est cela la vie !

* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *

Je bois du vin, mais je ne me livre point aux désordres de l’ivresse.

Je n’allonge ma main que pour saisir la coupe !

Sais-tu pourquoi je me suis mis au culte du vin ?

C’est pour ne point te suivre dans la voie de l’égoïsme !

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Tu as brisé mon flacon de vin, ô mon Dieu !

Tu as refermé sur moi la porte du plaisir, ô mon Dieu !

C’est moi qui bois du vin et c’est toi qui fais du tapage.

J’aurais mieux fait de me taire ! Mais serais-Tu ivre, ô mon Dieu !

La Mort à Venise, Thomas Mann (4)

« Dès le lendemain après-midi, s’obstinant dans ses recherches, Aschenbach fit une nouvelle démarche pour se rendre compte de ce qui se passait à Venise et cette fois avec plein succès. Il entra place Saint-Marc à l’agnce de voyage tenue par des Anglais, et après avoir changé quelque argent à la caisse, s’adressa au commis qui le servait et lui posa avec sa mine d’étranger défiant la fâcheuse question. il avait devant lui un Britannique tout vêtu de laine, jeune encore, les cheveux séparés au milieu par une raie, les yeux très rapprochés ; l’homme avait cet air de loyauté bien assise qui contraste si singulièrement et si agréablement avec la prestesse friponne du Midi. « Aucune inquiétude à avoir, sir, commença-t-il. c’est une mesure sans signification grave. Ce sont là des dispositions que l’on prend fréquemment pour prévenir les effets délétères de la chaleur et du sirocco… » Mais en levant ses yeux bleus, il rencontra le regard de l’étranger, un regard las et un peu triste, qui était dirigé vers ses lèvres avec une légère expression de mépris. Alors l’Anglais sourit. « Cela, continua-t-il à mi-voix et avec une certaine émotion, c’est l’explication officielle qu’ici l’on trouve bon de maintenir. Je vous avouerai qu’il y a encore autre chose. » Et alors dans son langage honnête et sans recherche, il dit la vérité. »

Après… L’Opération BOYCOTT (1)

On vous en a siphonné les oreilles et lessivé la cervelle, après tout ça, le monde va changer… En même temps, le Medef et l’institut Montaigne (l’écrivain doit sans doute se retourner dans sa tombe) nous font part de leur réflexion libérale : on va devoir faire quelques efforts pour relancer l’économie, LEUR économie. Qui on ? Les classes laborieuses, les gens de peu, les petites gens, les fonctionnaires itou (de qui ces penseurs de NOTRE économie seraient-ils les représentants ?) mais pas qu’eux… les cadres aussi. De qui se moquent-ils ? Et les entreprises, et les chefs de grandes entreprises, et les actionnaires, quels efforts seraient-ils prêts à consentir ? Visiblement, ce n’est pas à l’institut Montaigne ou au Medef d’y réfléchir.

BALANCE TA MULTINATIONALE !

Ici, nous allons organiser, proposer une riposte à cette offensive libérale en vous invitant à BOYCOTTER les entreprises les plus libérales, les plus antisociales que nous connaissons tous. Et nous allons vous inviter à BALANCER la multinationale que vous souhaitez voir fermer boutique au plus tôt, en appelant les CONSOMMATEURS qu’ils considèrent que nous serions tous à les IGNORER. A la « rentrée », évitons de consommer, justement, comme ils veulent que nous le fassions, et BOYCOTTONS-LES ! Début de la liste ci-dessous, que nous vous invitons à compléter en les désignant via un commentaire en réponse de ce message d’insoumission. C’est parti !

  • Amazon (préférons-leur la librairie indépendante et le commerce de proximité !)
  • Airbnb (qui vient de licencier un quart de son personnel, on a compris qu’il y a mieux à inventer !)
  • BAYER (laboratoire pharmaceutique qui a racheté… MONSANTO)
  • Grande Distribution dans son ensemble (Préférons-leur les marchés, la distribution courte, etc…)
  • MacDo, Quick, KFC (et toute la restauration rapide de ce type, empoisonneurs du bas peuple)
  • MONSANTO (pourrir la terre et breuveter la nature, les graines pour tuer l’agriculture propre ou biologique, etc…)
  • Uber (que ce soient taxis ou livraison de repas à domicile)

C’est un début : nous republierons cette liste dès que vous l’aurez élargie grâce à vos propositions… Abstenez-vous de liker sans autre action de votre part. Il s’agit d’agir et de ne plus nous laisser enliser dans leur monde infâme. Et surtout, engageons-nous à tenir nos engagements, justement. BOYCOTTONS-LES VRAIMENT ! Ce n’est qu’un début, rebloguez autant que faire se peut ce message d’appel à la réflexion et à l’action commune, mais faites-le circuler par d’autres moyens aussi. Puis apportez vos bonnes nouvelles ici en commentaire à ce post… Ils ne nous auront pas. Ya Basta !

Deux essais littéraires : Après la littérature, Johan Faerber et Mythologies d’un style Les Editions de Minuit, Mathilde Bonazzi

Pourquoi regrouper ces deux essais pour en rendre compte ? Peut-être parce que, sans qu’il y paraisse, ils traitent, chacun à sa façon, d’un sujet commun : la littérature contemporaine en France, en se référant tous deux à des corpus de textes et d’auteurs assez limités, dont on pourrait douter, en particulier pour le livre de Faerber, qu’on puisse en tirer des conclusions valant pour toute la littérature française du moment. Ce qui n’est sans doute pas le cas pour la réflexion de Bonazzi, qui s’en tient à une maison d’édition, dont elle souhaite donner une image moins caricaturale que celles qu’ont forgée les critiques littéraires, en particulier ceux de la presse française. Mais passons sur cet avant-propos qui n’a que trop duré ! Nous sommes devant ces deux essais, aux titres alléchants… La lecture a commencé par Bonazzi, qui s’est interrompue aux environs de la mi-livre, pour être reprise ensuite sans discontinuer et dans le plus grand enthousiasme jusqu’à sa fin. La chercheuse, une universitaire qui nous livre ici la version digeste d’une thèse écrite sur le même sujet en 2012 (selon ses propos que nous reprenons sans en changer le sens), dans une introduction qui ressemble à une déclaration d’amour aux Editions de Minuit et à une note d’intention consistant à proposer un essai lisible à ses étudiants et à un public plus large sans doute (mais qui achète ça, sinon quelques fadas au nombre desquels je suis ? la question peut se poser, et pourquoi achète-t-on ça ?), annonce le plan de son livre (on peut s’inquiéter légitimement quand un essai commence de façon aussi universitaire) et la gageure semble être de rendre le sujet intéressant. Pas si simple, mais il faut bien en convenir, le pari est tenu. L’ouvrage, plus qu’intéressant, en effet très accessible par une écriture dont la « simplicité » ne nuit en rien aux idées défendues, se clôt sur une tentative de discours critique croisé entre l’universitaire et quelques écrivains de chez Minuit (Eric Chevillard, Laurent Mauvignier, et Eric Laurrent), avec plus ou moins de bonheur en fonction de l’interlocuteur. Chemin faisant, Mathilde Bonazzi a tordu le cou aux idées préconçues, aux clichés et autres stéréotypes dont une certaine critique littéraire se plait à se faire l’écho quand il s’agit de Minuit, positionnement critique qui consiste peut-être à ne pas trop se remettre en question quand on veut éreinter à peu de frais un roman publié dans la Maison d’Edition fondée par Jérôme Lindon (Patrick Besson, l’écrivain qui fait le journaliste littéraire pour Le Figaro, se montrant sur le sujet provocateur et caricatural à l’excès, allant jusqu’à parler des auteurs Minuit comme de bobos sans originalité). Les écrivains avec qui elle débat en conviennent facilement : ils n’appartiennent pas à une école littéraire ou à un mouvement et ils portent sur leur œuvre un regard qui est celui d’auteurs sinon isolés (ce qui semble être toutefois le cas de Chevillard), du moins d’écrivains n’obéissant pas à une ligne éditoriale les obligeant à adopter un « style maison ».

Pendant le temps où l’essai de Bonazzi attendait d’être repris, je me jetai goulument sur Après la Littérature, sous-titré justement Ecrire le contemporain. Johan Faerber est lui aussi un universitaire, mais contrairement à Bonazzi, son propos n’est pas d’être lisible. Au contraire peut-être, son ouvrage est écrit dans une langue qui se veut délibérément philosophique, au sens le plus brutal du terme, et sans doute contemporaine (comme son sujet), c’est en tout cas l’impression que peut donner ce style boursoufflé et pédant. Souvent, cette langue cauchemardesque est simplement insoutenable. En voici un exemple, qui en dit assez long : « Depuis les espoirs éperdument romantiques et avec sans doute davantage de violence, l’histoire de la Littérature doit désormais être saisie en opérant un cinglant et immanquable renversement paradigmatique. A la mimésis qui, à l’heure de l’Ancien Régime, régnait sans partage sur les Belles Lettres pour les emporter dans une représentativité de la parole en fonction du sujet, succède le sacre intransigeant de l’Aufhebung qui instaure la Fin, la Clôture et la mort comme substrats herméneutique et fictionnel de la Littérature. » Nous pourrions poursuivre ainsi ce passage qui s’étend longuement sur la page voisine pour illustrer notre propos : de deux choses l’une, ou Faerber se plaît à perdre son lecteur en le renvoyant à son insuffisance intellectuelle (pourquoi ne pas consacrer une note de bas de page à une définition précise et complète du concept allemand et philosophique d’Aufhebung, alors que le terme est utilisé plus de vingt fois dans le chapitre ? Et on ne parle que de ce mot-là, il en est d’autres que l’auteur se plaît à utiliser sans prendre la peine de les expliciter, d’autant que nombre d’entre eux sont empruntés à des langues étrangères ou/et viennent d’un jargon spécialisé…), ou il est très bêtement snob. Ou les deux. Après quelques soupirs et haussements d’épaules, on s’aperçoit que cette langue faite d’emprunts à plusieurs langues étrangères, de néologismes inutiles ou d’un jargon volontairement abscons cache mal une grande simplicité des idées, pour ne pas être plus violemment critique. L’écriture contemporaine serait ainsi, selon Faerber, une écriture du oui à la vie, en opposition à l’écriture moderne qui serait une écriture de la mort. Admettons. Les 70 premières pages de l’essai, de ce point de vue, ne parlent que peu de ce qui s’écrit aujourd’hui. Puis, dès la page 92, un long chapitre (intéressant, mais long de cinquante pages) nous parle de la littérature d’avant : Proust, Faulkner, Camus, Beckett, Michon et Echenoz. Bon, on va y arriver… à cette écriture contemporaine. Question de patience.

Il reste quatre chapitres pour traiter le sujet, ce qui suffit puisque la force des idées ne nous semble pas au rendez-vous une fois encore et que lire Faerber ressemble par moments (pas toujours) à une épreuve. De ce point de vue, il semble que l’auteur n’ait pas conscience que l’usage de la langue peut être fasciste, qu’écrire peut aussi devenir une façon brutale de prendre le pouvoir sur celui à qui on s’adresse. L’opposition qu’il fait d’ailleurs entre littérature moderne et littérature contemporaine, en optant ouvertement pour la deuxième, et en les opposant presque de manière morale (l’euphémisme ne serait peut-être pas de mise ici, mais mettons des gants…), nous semble quelque peu excessive. Bref, une certaine violence du propos et de la langue ne rend pas l’essai sympathique au lecteur désireux de découvrir ce qui ferait la spécificité de l’écriture du XXIe siècle. On en est donc pour son argent, et surtout pour son temps, même si le livre n’est pas à jeter. Par ailleurs, le sujet, passionnant, de la littérature contemporaine aurait, répétons-le, sans doute mérité d’accueillir dans le corpus des textes et des auteurs retenus des écrivains plus nombreux (Tarkos est sans doute mort, mais il a aussi sans doute laissé une trace déterminante dans l’écriture poétique contemporaine, Charles Pennequin est bien vivant, mais absent du livre – trop peuple ? – et bien d’autres sans doute). Nathalie Quintane (qui revient énormément), Stéphane Bouquet, Olivier Cadiot, Camille de Toledo, Célia Houdart, Tanguy Viel, David Bosc, Laurent Mauvignier, Antoine Wauters, Joris Lacoste et Laurent Jenny sont plus ou moins abondamment cités et analysés. Sont-ils à eux seuls l’écriture contemporaine ? N’a-t-on oublié personne ? On est en droit de se le demander…

Pendant ce temps, Bonazzi dans son ouvrage sur les Editions de Minuit, qu’elle veut défendre, tout comme Faerber veut défendre la littérature contemporaine, s’y prend nous semble-t-il beaucoup mieux, sans jamais sombrer dans les oppositions caricaturales ou violentes, en usant d’une langue accessible et démocratique (et sans pour autant céder sur l’exigence intellectuelle) et en choisissant un sujet d’étude sans doute plus limité, mais en le traitant de manière plus complète. Faerber, quant à lui, choisit un vaste sujet, qu’il nous semble traiter par le petit bout d’une lorgnette grossissante dont la résolution laisse à désirer. Après avoir lu un essai concluant sur Minuit, nous avons envie d’en lire un autre sur POL, autre maison d’édition d’importance, et après avoir lu un essai sur la littérature contemporaine, dont la raison d’être n’est pas à mettre en cause, nous attendons d’en lire un nouveau, dont l’ambition serait plus grande et le propos plus convaincant. Finissons sur un point de convergence entre les deux textes, pour sourire un peu de tout cela : la figure de style de l’hypotypose (figure qui regroupe l’ensemble des procédés permettant d’animer, de rendre vivante une description au point que le lecteur « voit » le tableau se dessiner sous ses yeux. Il s’agit donc d’une figure de suggestion visuelle.) semblerait être, selon les deux auteurs, une des marques de l’écriture contemporaine. Ce qui pourrait nous permettre de conclure, toujours pour sourire, sur l’idée qu’on n’invente décidément plus rien depuis déjà longtemps, mais ce serait sans doute caricatural, car heureusement la littérature continue sa marche en avant (en tout cas dans les romans ou la poésie de quelques écrivains qu’il pourrait s’avérer intéressant de soutenir en les lisant).

Une Saison en enfer : Je ne crois plus aux mots des poèmes, Antonin Artaud (18)

Je ne crois plus aux mots des poèmes,
car ils ne soulèvent rien
et ne font rien.
Autrefois il y avait des poèmes qui envoyaient un guerrier se faire trouer la gueule,
mais la gueule trouée
le guerrier était mort,
et que lui restait-il de sa gloire à lui ?
Je veux dire de son transport ?
Rien.
Il était mort,
cela servait à éduquer dans les classes les cons et les fils de cons qui viendraient après lui et sont allés à de nouvelles guerres
atomiquement réglementées,
je crois qu’il y a un état où le guerrier
la gueule trouée
et mort, reste là
il continue à se battre
et à avancer,
il n’est pas mort,
il avance pour l’éternité.
Mais qui en voudrait
sauf moi ?
Et moi, qu’il vienne celui qui me trouera la gueule
je l’attends.

La Mort à Venise, Thomas Mann (3)

« Mais, en même temps, il prêtait constamment une attention fureteuse et obstinée aux choses louches qui se passaient dans l’intérieur de Venise, à cette aventure du monde sensible qui se confondait obscurément avec celle de son cœur et nourrissait en lui de vagues, d’anarchiques espérances. S’acharnant à obtenir des nouvelles certaines sur l’état et les progrès du mal, il parcourait fiévreusement dans les cafés de la ville les journaux allemands, qui avaient disparu depuis plusieurs jours de la salle de lecture de l’hôtel. Les assertions et les démentis s’y suivaient en alternant. Le nombre des cas de maladie ou de décès s’élevait, disait-on, à vingt, à quarante, même à cent et au-delà, et un peu plus loin toute apparition d’épidémie se trouvait, sinon carrément contestée, du moins réduite à quelques cas importés du dehors. Au milieu de ces nouvelles étaient glissées des réserves et des avertissements ou des protestations contre le jeu dangereux des autorités italiennes. Mais il n’y avait pas moyen d’obtenir une certitude.

Cependant le solitaire avait le sentiment de posséder un droit spécial à participer au secret ; puisqu’il s’en voyait injustement exclu, il trouvait une bizarre satisfaction à poser aux initiés des questions captieuses et, puisqu’ils étaient ligués pour se taire, à les obliger de mentir expressément. C’est ainsi qu’un jour, au déjeuner dans la grande salle, il questionna le gérant, ce petit homme en redingote, à la démarche silencieuse, qui passait, saluant et surveillant, entre les rangées de tables, et s’était arrêté à celle d’Aschenbach pour un bout de conversation. « A propos, pourquoi diantre s’occupe-t-on depuis quelque temps à désinfecter Venise ? – Il s’agit, répondit l’obséquieux personnage, d’une mesure de la police, destinée à prévenir à temps, comme de juste, toutes sortes de désordres ou de perturbations de l’état sanitaire que la température lourde et la chaleur exceptionnelle pourraient engendrer. – La conduite de la police est méritoire », répliqua Aschenbach ; quelques remarques météorologiques furent échangées et le gérant se retira. »

Une Saison en enfer : Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! René Char (17)

Tes dix-huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.

Cet élan absurde du corps et de l’âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c’est bien là la vie d’un homme! On ne peut pas, au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.

Art : Ernest Pignon Ernest

La Mort à Venise, Thomas Mann (2)

« Pendant la quatrième semaine de son séjour au Lido, Gustav d’Ascenbach fit sur ce qui l’entourait quelques remarques inquiétantes. En premier lieu, il lui sembla qu’à mesure que la pleine saison approchait, la fréquentation de son hôtel diminuait plutôt que d’augmenter, et en particulier que le flot d’allemand jusqu’ici parlé autour de lui baissait, si bien qu’à table et sur la plage il finissait par ne plus entendre que des langues étrangères. Puis, un jour, il saisit au passage, dans une conversation chez le coiffeur dont il était devenu un client assidu, un mot qui l’intrigua. Cet homme avait fait mention d’une famille allemande qui venait de repartir après un séjour de courte durée et, continuant de bavarder, il ajouta avec une intention de flatterie : « Vous, monsieur, vous restez, vous n’avez pas peur du mal. » « Du mal ? » répéta Aschenbach en le regardant. Le bavard se tut, faisant l’affairé, comme s’il n’avait pas entendu la question. En quand elle fut renouvelée avec insistance, il expliqua qu’il n’avait connaissance de rien et chercha, avec un grand flux de paroles, à détourner la conversation.

Cela se passait à midi. Dans l’après-midi, Aschenbach se rendit en bateau à Venise, par un temps calme et un soleil accablant ; il était poussé par la manie de poursuivre les enfants polonais qu’il avait vus prendre avec leur surveillante le chemin du ponton. Il ne trouva pas son idole à Saint-Marc. Mais tandis qu’il prenait le thé, assis à une petite table ronde du côté ombragé de la place, il flaira subitement dans l’air un arôme particulier, qu’il lui semblait maintenant avoir déjà senti depuis quelques jours sans en prendre conscience, une odeur pharmaceutique douçâtre, évoquant la misère, les plaies et une hygiène suspecte. Il l’analysa et la reconnut ; tout pensif, il acheva son goûter et quitta la place par le côté opposé au temple. Dans la ruelle étroite l’odeur s’accentuait. Aux coins des rues étaient collées des affiches imprimées, où les autorités engageaient paternellement la population à s’abstenir, en raison de certaines affections du système gastrique, toujours fréquentes par ces temps de chaleur, de consommer des huitres et des moules, et à se méfier des eaux des canaux. La vérité était un peu fardée dans l’avis officiel ; c’était évident. Des groupes silencieux étaient rassemblés sur les ponts, et les places, et l’étranger se mêlait à eux, quêtant et songeur.

Il s’adressa à un boutiquier appuyé au chambranle de la porte, à l’entrée de son magasin, entre des chapelets de corail et des parures de fausse améthyste, et demanda des éclaircissements sur la fâcheuse odeur. L’homme le toisa d’un œil morne, et se remettant prestement : « Mesure préventive, monsieur ! répondit-il avec une mimique animée. Une décision de la police, qu’on ne peut qu’approuver. Cette température lourde, ce sirocco ne sont pas propices à la santé. Bref, vous comprenez, précaution peut-être exagérée… » Aschenbach le remercia et continua son chemin. Sur le vapeur qui le ramena au Lido, il sentit la même odeur d’antiseptique.

Revenu à l’hôtel, il se rendit aussitôt dans le hall à la table des journaux et fit des recherches dans les feuilles. Dans celles de l’étranger, il ne trouva rien. Les journaux du pays enregistraient des bruits, mentionnaient des chiffres incertains et reproduisaient des démentis officiels, dont ils contestaient la sincérité. Ainsi s’expliquait le départ du contingent allemand et autrichien. Les nationaux des autres pays ne savaient évidemment rien, ne se doutaient de rien, n’étaient pas encore inquiets. « La consigne est de se taire ! » pensa Aschenbach irrité, en rejetant les journaux sur la table. »

Photo : Mort à Venise, Luchino Visconti

Retour dans la neige, Robert Walser

Les courts récits qui composent ce recueil ont tous été publiés du vivant de Robert Walser, en feuilleton dans la presse allemande. Ils ont tous pour thèmes les petites choses simples de la vie, une promenade, un dimanche à la campagne, un voyage en train ou en tramway, des rues, etc… et on y retrouve le regard amusé, décalé de Walser, un regard parfois (faussement ?) innocent. De ce point de vue, Retour dans la neige rappelle Vie de poète, même si les textes présentés ici le sont dans un ordre qui peut paraître aléatoire comparé à ceux de Vie de poète, qui donnaient l’impression d’un recueil construit comme un texte unique, avec une progression. On y retrouve aussi un ton unique, une bienveillance et une curiosité de tous les instants pour les autres, comme dans La petite Berlinoise, où il adopte le point de vue d’une petite fille de douze ans, ou dans Madame Scheer, dans lequel il narre la vie d’une vieille dame dont il a fait la connaissance (elle le logeait) et avec laquelle il passe de longs moments à discuter : « Dans le voisinage, chez les commerçants, chez l’épicier, chez le coiffeur, dans les rues et dans les cages d’escaliers, on parlait de la vieille sorcière avare, de la « Scheer », et des paroles par trop grossières et superficielles l’envoyaient au diable. Cela donnait d’elle une image qui ne correspondait en rien à la réalité et à la vérité. » Tel était Robert Walser, un homme plutôt bon, qui ne jugeait guère ses semblables et avait la plume douce, autant que son regard. *

Mais le recueil Retour dans la neige, avouons-le tout de même, m’a semblé moins abouti, moins intéressant que les autres titres de l’auteur lus jusqu’alors, un peu comme les Eaux fortes de Buenos Aires de Roberto Arlt, elles aussi écrite pour un journal. Non pas que les auteurs considèrent qu’un texte qui paraîtra dans la presse n’ait pas à être soigné (les deux écrivains ne bâclaient pas), mais peut-être parce que le propos a moins d’ambition que quand il participe d’un projet éditorial plus personnel. Allez savoir… Il n’en reste pas moins que Retour dans la neige est un petit livre qui se lit bien et qu’il pourrait tout à fait faire office d’introduction à la littérature walserienne pour un lecteur qui ne connaîtrait pas encore cet écrivain dont vous entendrez, à n’en pas douter, encore parler ici.

* Ajout de dernière minute, après avoir publié le texte ci-dessus : on retrouve évidemment dans les textes de Retour dans la neige les qualités de plume de Walser, en particulier des premières phrases le plus souvent très réussies, dont voici quelques exemples : « Il y a probablement peu de gens qui apprécient la ruelle du Bas, que j’aime, moi, pour son air d’antiquité. » (La ruelle du Bas) ; « Un soir, après le repas, j’allai encore en hâte au bord du lac drapé dans je ne sais plus très bien quelle mélancolie pluvieuse et sombre. » (Au bord du lac) ; « A l’instant même précédant le réveil, je fis un rêve d’une étrange beauté dont une demi-heure plus tard, je ne savais rien de plus. » (A l’aube), etc…

« I film because it makes me happy »

Walden, Jonas Mekas, 1968

« Someone told me that you should always be searching ; but I am not searching for anything ; I film because it makes me happy. » Si certaines oeuvres sont écrasantes et impressionnent par leur complexité et leur technicité, d’autres donnent l’impression d’une grande simplicité, une simplicité suffisante à l’appréhension du monde. Walden est composé d’une série de scènes filmées au jour le jour, de 1964 à 1968, par le cinéaste d’avant-garde Jonas Mekas. Il fonctionne comme un journal sans trame narrative, structuré en quatre parties, et qui rend compte de la vie du cinéaste à NY et de la contre culture des années 60. Les séquences de mariages, les lectures de poésies et les promenades à Central Park sont rythmées par la voix du narrateur et par les musiques qu’il écoutait au cours de ces années ; le montage est vif, la prise de vue tremblante, les plans se superposent et se nourrissent des uns les autres. La caméra de Mekas devient une parabole qui lui permet de toucher et saisir ce qui l’entoure, de faire vivre les images entre elles sans en exiger du sens : comme de la poésie, la vie nue qui rentre dans le film. Ce serait peut-être la manière de travailler la plus évidente et la plus libre.

Le goût de la Cerise, Abbas Kiarostami, 1997

Un homme en voiture traverse les paysages arides de la banlieue de Téhéran, et cherche un ouvrier qui accepterait de travailler pour lui. On comprend vite que ce travail qu’il demande n’est pas ordinaire, ne peut pas être accepté de bon coeur, mais on comprend vite aussi que l’homme qui cherche est désespéré et prêt à employer n’importe qui. La trame narrative se déploie lentement, par allusions, par non-dits, car ce que cherche cet homme est quelque chose de trop grave et trop tabou. Ce qui frappe chez Kiarostami, c’est que son film tient sur un fil ténu, par les dialogues et la succession des mêmes paysages désertiques, c’est l’économie de moyens et de détails romanesques qui lui permet de dévoiler avec douceur le drame en train de se jouer, et les liens secrets qui unissent les vivants, les morts, et le monde qu’ils partagent.

Barberousse, Akira Kurosawa, 1965

Comment soigner les malades de la société ? Comment traiter les maladies lorsque leurs causes sont la pauvreté, la précarité et les violences de classes ? Comment penser alors que le fait de soigner est suffisant ? Barberousse raconte l’histoire d’un dispensaire du 19ème siècle, au Japon, et des médecins qui y vivent. Alors qu’on est habitués à ce que Kurosawa filme des scènes de batailles en plein air et des personnages en mouvement, Barberousse est un film plus resserré, plus statique, car rythmé par les séquences de soin dans les pièces étroites du dispensaire d’Edo. Inspiré par Dostoïevski, il s’inscrit aussi très fortement dans un traitement des réalités sociales et du romanesque très 19ème. «Derrière toute maladie, il y a l’histoire d’une grande infortune », dit le médecin Barberousse, conscient que soigner les individus ne suffit pas, qu’il faudrait aussi transformer leurs conditions de vie. Mais il y a de l’espoir malgré tout : soigner les autres c’est aussi se soigner soi même, soigner les enfants c’est soigner le futur, et il est possible ainsi de créer un cercle vertueux. Dans une scène incroyable, des hommes opèrent un enfant dans l’hôpital pendant que des femmes, dehors, des femmes qui n’ont pas la possibilité de faire des études de médecine, hurlent dans un puit afin de rappeler l’esprit de l’enfant, coincé entre la vie et la mort. On comprend alors que la médecine n’est pas juste un ensemble de techniques et de savoirs, mais une éthique du soin qui nous concerne tous.

Bartleby et compagnie, Enrique Vila-Matas

Il est bossu, commis aux écritures « dans un bureau épouvantable », seul et plus que seul. Vingt-cinq ans plus tôt, il a commis « un roman sur l’impossibilité de l’amour ». Depuis rien, et puis il se décide à dénicher les Bartleby de l’écriture, autrement dit les écrivains qui après avoir écrit quelques livres, parfois quelques très bons livres, quand ce ne furent pas des chefs-d’œuvre, décident soudain de renoncer à la littérature, disent « Je préfèrerais ne pas… », à la façon du personnage de Melville, écrire. Et ils s’y tiennent, les bougres, ils n’écrivent plus une ligne ! Le livre que vous avez entre les mains, car grâce à ces quelques lignes vous l’avez déjà commandé et il est arrivé très vite (faites bien attention à ne pas commander vos livres dans une entreprise américaine qui, par les temps qui courent, travaille à tour de bras dans notre pays de vraies librairies et profite du confinement pour essayer de vous faire prendre des habitudes idiotes de stupides paresseux qui trouvent tellement cool de faire venir leurs bouquins par correspondance en les commandant à la maison sur Internet plutôt que de vous rendre, c’est tellement usant, n’est-ce pas, de devoir aller jusqu’à la librairie, dans une boutique où vous permettez à des gens simples, de votre ville, de gagner honnêtement leur vie, on peut très bien, même actuellement, acheter des livres en librairie), est un texte d’Enrique Vila-Matas, l’écrivain catalan qui fait de la Littérature le personnage principal de ses romans. Bref, revenons à nos moutons, Vila-Matas est un très grand écrivain et vous devriez déjà le savoir, mais je vais vous le rappeler ou vous l’apprendre si vous ne le savez pas encore. Non mais !

Où en étions-nous ? Ah, oui ! le bossu… en quatre ou cinq pages, il nous raconte un peu de sa vie et surtout son nouveau projet d’écriture : il s’agit d’un livre de notes en bas de page, dans lequel il traite des écrivains de la famille littéraire des Bartleby qui un beau jour ont renoncé à l’écriture. Les 86 notes de bas de page qui suivent son petit texte ne sont reliées à aucun texte, elles existent par elles-mêmes et se suffisent à elles-mêmes. C’est là qu’on se rappelle que derrière ce narrateur, qu’on ne va pas perdre complètement de vue, se cache, si peu, un grand écrivain, Enrique, qui aime tant à parler de littérature et des écrivains qu’il adore. Sont au rendez-vous, une fois encore : Georgio Agamben, Bobi Balzen, Samuel Beckett, JL Borges, Richard Brautigan (et la fameuse bibliothèque portant son nom où sont conservés les manuscrits rejetés par les maisons d’édition que leurs auteurs finissent par déposer là, faute de mieux), Cervantes (l’autre auteur de Don Quichotte), Arthur Cravan, Marguerite Duras, Carlo Emilio Gadda, Julien Gracq, Hugo von Hofmannsthal, Victor Hugo, James Joyce, Franz Kafka, John Keats, Primo Levi, Herman Melville, Paul Morand, Georges Perec, Fernando Pessoa, Platon, Alonso Quijano, Arthur Rimbaud, Juan Rulfo, JD Salinger, Marcel Schwob, Socrate (ah, oui, il n’a rien écrit, normal dans ce livre), Antonio Tabucchi, Miguel Torga, Jacques Vaché, Robert Walser (dont Vila-Matas est un fervent défenseur, tout comme l’auteur de ces lignes), Oscar Wilde, etc… je ne pourrais tous les citer. Il y est aussi question du musicien de jazz Chet Baker, que Vila-Matas, tout comme l’auteur de ces lignes, aime tant, et de Marcel Duchamp, qui, à la fin de sa vie, jouait plus aux échecs qu’il ne peignait, et Michelangelo Antonioni, le cinéaste italien. Vous l’avez compris, il est un peu difficile de rendre compte de ce livre qui est une accumulation de courts textes, presque des essais, sur des écrivains du refus, dans lequel on ne perd pas de vue le narrateur, un narrateur de fiction, et dans lequel l’auteur, Enrique Vila-Matas, est omniprésent, car le garçon est toujours là, et dans lequel la Littérature est omniprésente, car le Catalan que j’aime tant est un fou de littérature, tout comme la plupart de ces personnages principaux, et c’est tant mieux car l’auteur de ces lignes, lui aussi, est un fou de littérature. Si vous ne l’êtes pas encore, fou de littérature, et que vous souhaitez le devenir, fou de littérature, lisez Enrique Vila-Matas, un fou de littérature qui vous fera découvrir nombre de grands textes et deviendra votre meilleur ami, au point, comme l’auteur de ces lignes, de relire ce livre, quand vous serez devenu, vous aussi, un fou de littérature.

Solaris, Stanislas Lem / Solaris, Andrei Tarkovski

Unanimement plébiscité par les spécialistes de la SF, au rang desquels Ursula K Le Guin, Solaris de l’auteur polonais Stanislas Lem a été porté à l’écran à deux reprises, une première fois par le réalisateur russe Andrei Tarkovski, en 1972, puis par Steven Soderbergh en 2002. L’histoire en est la suivante : un psychologue russe, le Docteur Kelvin, arrive dans la station orbitale de Solaris, une planète qui passionne l’humanité par sa spécificité (elle est recouverte par un océan dont l’étude est rendue d’autant plus difficile que certains lui prête des capacités surnaturelles). Quand il entre dans la station, Kelvin y trouve deux savants visiblement très perturbés et, surtout, des présences humaines inattendues dans ce laboratoire spatial où il pensait revoir Gibarian, avec qui il a travaillé dans sa jeunesse, mais qui s’est suicidé le matin de son arrivée… Très vite, Kelvin voit apparaître dans sa chambre la femme qu’il a aimée dans sa jeunesse, et qui s’est suicidée à la suite d’une fâcherie et de la rupture que lui impose le jeune étudiant.

Le roman et le film diffèrent par leur ouverture : le livre commence sur Solaris et ne se passe à aucun moment sur terre, le film commence sur terre, dans une datcha qui ressemble à celles que Tarkovski montrent dans ses films et qui seraient les répliques cinématographiques de celle du grand-père du réalisateur ; mais aussi par leur dénouement : dans le livre, Kelvin décide de rester sur la planète à l’océan pensant, dans le film, il fait le choix de rentrer sur terre – ce n’est pas annoncer la fin que dire cela, l’essentiel étant dans la dernière image de la planète que nous ne révèlerons pas ici. Dans un cas comme dans l’autre, la toute fin des deux oeuvres est une pure réussite. Tarkovski n’est pas amateur de science-fiction, contrairement à ce qu’on pourrait penser (Stalker, Solaris) et il a besoin de faire commencer son Solaris sur la terre pour s’éloigner du genre, dit-il (est-ce suffisant ?). De ce point de vue, le livre se montre bien plus efficace (un premier chapitre qui nous plonge d’emblée dans l’intrigue et de façon très réussie), là où le film tarde au démarrage. En revanche, le livre, au cours de son déroulement, ennuie parfois, par des longueurs dignes du scientifique qu’était Lem, qui se complaît dans de longs paragraphes (presque un chapitre entier y est consacré) s’attardant sur la littérature scientifique et les innombrables contributions de savants de tout poil à l’étude controversée de la planète et de son océan, là où le film s’en tient à la vie à bord de la station, aux relations de Kelvin et du Docteur Snaut (un cybernéticien), mais aussi avec le physicien Sartorius, à la relation amoureuse de Kelvin et de Harey (enfin, de son avatar) et aux hypothèses contradictoires des trois hommes sur cet océan qui leur envoie des visiteurs correspondant à leurs souvenirs ou aux fantasmagories de leur inconscient. Comme toute oeuvre de science fiction, Solaris est en effet une réflexion sur l’homme, sur notre monde, doublée ici d’une réflexion sur la psyché humaine, liste non exhaustive, tant la richesse des thèmes abordés par Lem comme par Tarkovski est impressionnante (la création, les rapports de l’homme et de formes de vie extraterrestre, etc…).

On retrouve dans le film, des images à la Tarkovski, qui aime à filmer les masses liquides, les fluides, la végétation aquatique, dans des plans esthétiquement forts, et, dans ses images de la planète, il tourne des plans dignes de 2001, Odyssée de l’espace, auquel les Soviétiques souhaitaient donner une réponse (Solaris sera justement considéré par le pouvoir russe comme cette réponse). Il y a, avec Stalker (1979), des thèmes communs : un espace qui a sa propre vie et des règles auxquelles les hommes doivent bien s’adapter, un espace qui matérialise les désirs les plus profonds des hommes, par exemple. Mais malgré toutes ses qualités (au premier visionnage, j’avais été fasciné par Solaris), le dénouement tarde à venir et j’irais même jusqu’à dire que la dernière partie du film m’a agacé cette fois-ci. Ce n’est clairement pas le meilleur film du génial Tarkovski et cela n’a rien d’étonnant, puisqu’il l’a réalisé pour répondre à une commande, et que le genre ne l’intéressait pas. Pour le livre, même s’il a ses défauts, cités ci-dessus (sans parler du personnage de Kelvin qui, dans la relation amoureuse, est d’une immaturité navrante, qui ne sert ni le personnage ni l’intrigue), il ne lasse jamais totalement le lecteur et il mérite amplement la réputation qui le précède dans le petit monde de la Science Fiction. Dans tous les cas, vous pouvez sans hésiter lire et voir Solaris, Lem et Tarkovski ayant chacun un univers plus qu’intéressant à découvrir.

Tout va très bien, Madame la Marquise… Tchernobyl, le retour

20.000 hectares de forêts ont brûlé, ces deux dernières semaines, en Ukraine. 
L’information n’a pas vraiment fait la Une des journaux, focalisés sur l’épidémie mondiale de Covid-19. 

Pourtant, cet incendie s’est propagé en bordure de la centrale nucléaire de Tchernobyl. (https://france3-regions.francetvinfo.fr/corse/tchernobyl-34-ans-apres-nouveau-nuage-potentiellement-radioactif-europe-1817920.html)

L’Homme en arme, Horacio Castellanos Moya

On l’appelle Robocop, il vient d’être démobilisé, on est en 1991 à la fin de la guerre civile au Salvador, d’un corps d’élite du bataillon Acahuapa et il devrait se réinsérer dans la vie civile. Seulement, pour ce genre d’homme, qui a appris à obéir et à tuer, ce n’est pas chose facile. Il commence donc par de la petite délinquance, qui tourne rapidement mal :« Ça, vous l’avez fait avec les pieds, il faudra nettoyer vos dossiers » lui dit le major Linares qui l’embauche pour liquider l’état-major des terroristes, alors que la guerre est censée être finie. A partir de là, Robocop retrouve son vrai métier, qui consiste à appuyer sur une gâchette sans jamais se faire fumer. Seulement, en temps de paix, les règles sont moins claires, les trahisons nombreuses, et les changements d’employeurs se font sans décision du principal concerné, mais par obligation et avec pour seul objectif la survie. C’est ainsi que le sergent Juan Alberto Garcia va devoir changer de camp puis se retrouver embrigadé dans les troupes des cartels de la drogue, passant d’une action violente à une action ultra-violente, liquidant au passage le major Linares qui l’a fait travailler avant d’essayer de se débarrasser de lui comme dans toute bonne dictature sud-américaine (depuis un avion). La fin du livre est digne d’un film américain d’action, on évitera d’en dire plus.

Castellanos Moya réussit une fois de plus un tour de force. Ici, il s’agit de déployer une écriture féroce, cruelle, qui va au bout de la violence (comme dans Le Bal des vipères, l’humour en moins). Style très sec, rythme haletant, saccadé, qui va à l’essentiel et ne se détourne pas vers de l’analyse psychologique des personnages, à quoi bon, ils sont tous pris, faits comme des rats, et leurs actes ne se justifient pas par des choix ou des décisions, ils sont tous les objets d’une société qui déraille, d’un pays chaotique dans lequel le politique, le révolutionnaire et le mafieux sont étroitement imbriqués. L’auteur, menacé de mort à plusieurs reprises pour ses écrits est exilé et vit actuellement en Allemagne. Son œuvre hors-norme ne pourrait se lire que comme un ensemble, une « comédie inhumaine » comme la définit la maison d’édition qui nous offre les traductions de ces romans à part, et un début de lecture globale est suggéré au lecteur par un schéma qui met en relation certains opus de Moya, déjà publiés et dont, hélas, nous n’avons pas encore tout lu. « Il faudra un jour réunir dans l’ordre les romans de Castellanos Moya. Tout prendra sens. » a dit Philippe Lançon, qui prévient le lecteur de cette cohérence globale d’une œuvre qui nous échappe encore, même s’il est évident que chaque livre de l’auteur salvadorien est en soi un petit événement. Pour notre part, lire tout Castellanos Moya pour tenter de comprendre le fond de sa création est un acte de lecteur que nous avons fortement envie de tenir.

Stalker, Andrei Tarkovski

Stalker, Andrei Tarkovski : Si près de la chambre…

Considéré comme le chef-d’œuvre de Tarkovski, Stalker (sorti en salles en 1979) n’a pas pris une ride. Au milieu d’une filmographie qu’on peut comparer (ce qui a été fait bien sûr) à celle de Stanley Kubrick. Ce n’est donc pas rien. Bref, venons-en à ce film exceptionnel sans plus tarder. Dans une région dont le nom n’est pas dit, un pays qu’on peut sans doute penser être celui où du réalisateur, mais ce n’est pas dit, la Zone est un espace géographique interdit à la population où, pourtant, quelques êtres à part, les stalkers, entrent pour y guider des gens prêts à payer pour s’y aventurer avec l’espoir d’accéder à la chambre où leurs désirs les plus importants seront réalisés à leur retour dans le monde normal. Cette Zone est un lieu que l’Etat a interdit et fermé pour une raison simple à comprendre : il est mortellement dangereux (beaucoup n’en sont pas revenus, c’est en tout cas ce qu’affirme le stalker avec lequel Tarkovski nous invite à y pénétrer), pour des raisons qui ne sont pas vraiment déterminées : intervention des extraterrestres ou chute d’une météorite, allez savoir… Ceux qui s’y risquent sont, toujours selon notre stalker, des vrais malheureux, des désespérés. Les deux hommes qui participent à cette nouvelle incursion du stalker dans la Zone sont : un professeur de physique et un écrivain (un choix pas forcément innocent). Les deux sont bien des désespérés, surtout l’écrivain si l’on en croit le début du fil, un homme qui boit plus que de raison et se comporte de façon assez souvent imprévisible. Les règles sont évidemment édictées par le stalker, et il vaut mieux les suivre : dans la Zone, on ne suit pas la ligne droite comme chemin le plus court et le plus sûr entre deux points, dans la Zone, on ne se sépare pas de ses compagnons, et surtout de son guide, sous peine de disparaître bel et bien. Car la Zone est un espace piégé et mouvant, un espace en perpétuelle évolution et les pièges en question se renouvellent sans cesse. L’écrivain n’en a cure et décide rapidement de faire bande à part pour éviter un trop long (à son goût) détour. Le stalker sera tout étonné de le retrouver en vie, un peu plus tard, un peu plus loin. Le professeur semble bien plus sage, ce qui ne l’empêchera pas, après l’écrivain de faire lui aussi des siennes. Mais il n’est pas question ici de narrer le film dans son entier.

Commençons par définir négativement ce chef-d’œuvre : Stalker n’est pas réellement un film de science-fiction. Stalker n’est surtout pas un film d’action (on s’attend parfois à être surpris par un rebondissement digne d’un film de suspense et à faire un bond dans son fauteuil, eh bien non, il s’agit de tout autre chose). Stalker n’est pas un film à grand spectacle. Pour qui connaît un peu Tarkovski, il n’y a rien là qui puisse surprendre. Stalker est tout d’abord un film à l’esthétique étonnante (la Zone est un coin de campagne, d’une beauté transcendée par la photographie sobre et maîtrisée, où les signes de la présence d’une civilisation violente, militaire et industrielle – qui ressemble à s’y méprendre à celle de l’ex-URSS – sont les ruines évidentes de ce monde. Stalker est un film où le discours et les échanges entre les personnages l’emportent toujours sur l’action. Stalker est un film à la lenteur calculée (durée 155 minutes) durant lequel jamais on s’ennuie (Tarkovski en a fait sa marque de fabrique). Stalker est un film qui n’assène aucune vérité, ne fait pas dans le manichéisme, ne délivre aucun message de type « prêt à penser ». Stalker est un film où la philosophie joue son rôle, en questionnant les personnages tout autant que le spectateur. Enfin, Stalker ne cherche pas à donner un sens unique à des scènes qui peuvent interroger, ni à son dénouement, ouvert à souhait, et qui n’impose au spectateur rien qui puisse le brider dans sa réception d’un film qu’on peut classer dans les grands classiques du cinéma mondial et qu’on pourra voir et revoir tant qu’on ne s’en sera pas lassé, c’est-à-dire un nombre de fois considérable, tant les façons d’en aborder le visionnage pourraient varier. Vous aurez sans doute compris que Stalker est entré dans mon petit Panthéon personnel de cinéphile exigeant, auprès de très rares films comme Barry Lindon, Amadeus ou, liste non exhaustive mais pourtant limitée, Shining et Le septième Sceau. A vous de le découvrir… Bon film !

L’Aveuglement, José Saramago

Prix Nobel de littérature en 1998, José Saramago est un écrivain qui mérite d’être lu. Auteur du superbe L’Année de la mort de Ricardo Reis, dans lequel il donne vie une deuxième fois à l’un des hétéronymes de Fernando Pessoa, et fait « s’incarner » le grand poète portugais en un fantôme qui hante régulièrement sa créature, Ricardo Reis, de La Lucidité (qu’on pourrait considérer comme une « suite » à L’Aveuglement) et de Les Intermittences de la mort, Saramago, qui était journaliste et membre du Parti Communiste de son pays, s’interroge sur le fonctionnement des différentes formes de systèmes politiques (la dictature de Salazar, et la démocratie) et c’est sans doute le propos principal du roman dont nous avons publié ici des extraits durant dix jours. Pour ceux que les interrogations politiques de l’auteur intéresserait, nous recommanderons donc l’excellent article d’Aurélie Palud (Université de Rennes II), Leçon politique et mise à l’épreuve de la lucidité du lecteur dans Ensaio sobre a cegueira de José Saramago, à l’adresse suivante, https://books.openedition.org/pur/39245?lang=fr, car nous ne nous traiterons pas de cela dans ce modeste compte rendu avec autant d’intelligence et de précision que le fait l’universitaire bretonne dans son essai.

En effet, si nous nous sommes décidés à enfin lire ce livre présent dans notre bibliothèque depuis de si nombreuses années (après avoir vu Blindness, film de 2008 adapté du livre ici traité), sans que le besoin ne se soit fait sentir avant, c’est que le thème de départ du livre est on ne peut plus actuel : une terrible pandémie, mais de cécité, baptisée « le mal blanc » car ceux qui en sont victimes n’y voit pas que du noir, mais que du blanc (« comme si j’étais tombé dans une mer de lait », dixit le premier aveugle), gagne très rapidement une ville, on ne sait pas laquelle et c’est égal, puis sans doute tout le pays, on ne sait pas lequel et c’est égal. Et là, c’est amusant n’est-ce pas, Saramago imagine le type d’organisation que va mettre en place l’Etat pour tenter d’endiguer, mais en vain, ce fameux mal blanc. Et ce système mène rapidement à des mesures proches de celles de la dictature (confinement strict, internement des premiers malades et des personnes soupçonnées d’avoir été contaminées dans des lieux publics désaffectés, sous contrôle de l’armée qui a pour ordre de tirer en cas de désordre), alors que le gouvernement qui le met en place, bien vite mis à mal par l’urgence de la situation, car lui-même est touché, semble être celui d’une démocratie. Puis, bien sûr, le système bancaire s’effondre, tout comme le système économique. Et, dans ce chaos fascinant, nous suivons un petit groupe, tout d’abord interné dans un ancien asile psychiatrique, mené par la seule personne qui a conservé la vue et la gardera jusqu’à la fin du livre, une femme, qui va guider ses comparses sans jamais abuser de son pouvoir, qu’ils soient enfermés ou qu’ils soient « libres », allant de situations catastrophiques en situations inhumaines qui toutes, plus ou moins, peuvent évoquer et faire penser le lecteur à la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement face à la pandémie de coronavirus dans laquelle nous sommes plongés, si l’on considère que dans le monde, les réponses à la pandémie sont diverses et variées, tout en se ressemblant étrangement, et peuvent parfois mener à des mesures drastiques qui ne se préoccupent plus de la liberté individuelle et collective, si les Etats qui les prennent se sont jamais préoccupés de la liberté du peuple. En espérant que nous n’aurons pas, dans notre pays où la démocratie n’a pas semblé aussi menacée depuis de nombreuses décennies qu’aujourd’hui, à revisiter celles que les personnages de Saramago doivent inévitablement vivre ! Bref, vous l’aurez compris, Saramago est un écrivain qu’on peut (et doit) lire sans crainte. Que ce soit avec L’Aveuglement ou un autre de ses livres, on est certain de ne pas perdre son temps et d’avoir affaire à de la grande littérature. Et la grande littérature a sans doute plus de réponses à nous faire trouver en nous sur le réel que l’information telle qu’elle nous est délivrée aujourd’hui par une grande majorité des médias qui, à quelques exceptions près, ressassent la même bouillie d’actualité, sans autre objectif qu’essorer et endormir les cerveaux.

Les Exozomes, Charles Pennequin

Les Exozomes n’est ni un roman ni un poème. Les Exozomes est un contre-poème romanesque ou un contre-roman poétique. Et Charles Pennequin est un drôle d’auteur, qui a trouvé son écriture, son style, quelque chose qui n’appartient qu’à lui et le rend immédiatement reconnaissable. Voilà par exemple ce que ça peut donner, dès les premières lignes du livre : « ché plus. me souviens de rien. me souviens que j’avais pas trop le souvenir d’avoir su. j’ai plus le souvenir que j’aurais su quelque chose, à part que je me souviens plus. me souviens que je devrais au moins me souvenir, mais à part ça je me souviens de rien. j’émets l’hypothèse qu’i faudrait que je me souvienne d’autre chose. c’est même pas moi qui émets l’hypothèse : c’est le souvenir. il émet, mais il se souvient de rien. le souvenir dit : j’ai rien dans ma besace. j’aurais pu au moins me souvenir d’autre chose que du grand trou de mémoire. avec le trou de mémoire, on va pas aller bien loin. ou alors dans un trou qui n’a rien à dire. un trou qu’on mémorise pour savoir que ça va rien nous apprendre. avec le grand trou mémorisé, on peut que dire c’est peau d’balle. c’est peau d’balle si on veut en savoir un peu plus. » Un incipit à la Pennequin et voilà le lecteur embarqué dans un texte-matière, un texte fleuve, qui se nourrit de lui-même et s’autophage, un texte qui ne laisse rien au hasard, malgré les apparences, et asphyxie le lecteur qui n’y prendrait pas garde, avec sa phrase unique, son phrasé obsédant, ses répétitions, ses phrases bordées (la phrase qui suit reprend souvent les derniers mots de la précédente ou un de ses éléments) et on avance comme ça, de chapitre en chapitre, en se disant qu’on a affaire à un roman cette fois, tiens Charles écrit un roman, ce coup-là, c’est sûr, et puis non, Charles nous surprend encore en balançant soudain un poème en prose (joue roux j’y roule où je gis joue ris roule ou j’y jour où lit etc… pages 76-77, texte qu’on peut entendre dit par Pennequin dans l’une de ses nombreuses vidéo sur youtube), voire un poème en vers (les bactéries, le monde du spectacle et d’autres encore), et il dérive de sa narration, nous entraîne ailleurs, c’est bouillonnant comme un torrent avec ses rapides et ses chutes de mots, ses cascades de cascadeur fou, et on se dirige comme ça vers le dernier chapitre (foutu pour foutu) avec son excipit qui donne ça : « juste avant que ça n’accélère encore un bon coup, à l’horizon des emmerdes. » et voilà, c’est encore du grand Charles Pennequin. Il y a du Louis-Ferdinand Céline dans cette dernière phrase, et dans l’écriture de Charles, du Beckett aussi, avec cette langue qui s’auto-suffit et parle d’elle(-même), et pour ne rien dire aussi, et ils sont rares les « continuateurs » de Beckett, il faut y aller et pas avoir peur, pour partir de Beckett, on se dit qu’il a détruit le roman (et même la littérature) et qu’après lui, c’est plus possible, et ben, si, Charles Pennequin l’a fait. Bref, vous pouvez y aller les yeux fermés, les amis, y foncer et comme vous allez découvrir un écrivain contemporain qui écrit après la littérature, vous aurez envie d’y retourner, alors vous pourrez vous faire aussi Pamphlet contre la mort, et puis Comprendre la vie, et même La ville est un trou, parce que tout ça, c’est du bon, du vrai, du nouveau. Dans la veine, aussi, d’une certaine façon, du grand Christophe Tarkos. Allez-y, j’vous dis !

Les Fantômes, Cesar Aira

Ecrit en 1990, Les Fantômes est sans doute l’un des romans les plus surprenants d’Aira, dont le peu que nous avons lu de sa bibliographie gigantesque nous a habitué à des intrigues délirantes, des rebondissements toujours excessifs et une théorie romanesque de la fuite en avant qui mène souvent l’auteur argentin à dénouer ses intrigues dans les toutes dernières pages. S’il en va également ainsi de la fin de ce texte-là – le dénouement, annoncé une trentaine de pages avant le mot fin, tombe comme un couperet dans les dernières lignes -, l’histoire et le style du roman sont inhabituels. Car c’est un texte très réaliste – et bien moins fantaisiste que Prins, ou Le Congrès de littérature – malgré son titre et la présence « fantastique » (mais aussi discrète) des fantômes, qui nous est donné à lire. Une famille chilienne, les Viñas, vit au dernier étage d’une tour en construction. Raúl, le père, est maçon et on lui a proposé, moyennant une prime intéressante, d’assurer la garde de nuit du chantier. Sa femme, Elisa, s’occupe de l’intendance et de ses trois plus jeunes enfants, avec l’aide de Patri, l’aînée de la famille. Patri, une jeune femme un peu paumée, sans passions, frivole aux dires de sa mère.

Le texte, écrit d’une traite et sans chapitrage, sans dialogues, sinon intégrés au récit sans la ponctuation habituelle, s’attarde longuement sur la visite par les futurs propriétaires des appartements du chantier, menée par l’architecte, puis sur la vie des maçons, pour la plupart chiliens, et de la famille Viñas, pour s’intéresser de plus en plus à Patri. Et les fantômes dans tout ça ? Ils apparaissent – c’est leur mode d’être, nous rappelle Aira – d’abord très discrètement, au détour d’une phrase, et il en va ainsi durant une longue partie du livre. Puis leur présence va en s’intensifiant, mais sans jamais détourner l’attention du lecteur des personnages principaux (la mère et sa fille), de leurs considérations sur l’existence et des interventions d’auteur (revue des différents modes de construction selon les civilisations ou les groupes sociaux du monde, ou considérations sur le roman) qu’Aira s’amuse à glisser dans l’intrigue comme pour en retarder, une fois n’est pas coutume, l’évolution. Nous suivons également les trois plus jeunes enfants dans leurs jeux, leur refus de faire la sieste, les stratégies maternelles pour les faire coucher, leurs pérégrinations dans l’immeuble. Quand les fantômes – que la famille Viñas peut voir – se font plus présents, c’est essentiellement à leurs déplacements dans l’espace, à leur façon de traverser les murs et les plafonds qu’on s’attache. Ils sont nus, de sexe masculin semble-t-il – il sera question de ce sexe à plusieurs reprises, en particulier dans une scène désopilante, où l’interaction involontaire d’un maçon avec un fantôme qu’il ne peut pas voir s’avère gaguesque, mais aussi dans le discours de la mère sur leur sexualité qui pourrait modifier le dénouement sans y parvenir – couverts d’une poussière blanche de chantier et rient avec excès. Ils ne parlent pas aux vivants, sauf le jour du réveillon, pour s’adresser à Patri et l’inviter à leur grande fête. La soirée du jour de l’an approche, ils se métamorphosent aux yeux de la jeune femme et lui apparaissent d’une beauté époustouflante. La famille Viñas prépare le réveillon, les invités arrivent. On se demande comment va prendre fin ce drôle de roman. Vous le saurez en le lisant, ce qui vous permettra d’entrer dans le texte d’Aira où son style littéraire est sans doute à son firmament, un texte dans lequel ce grand écrivain fait preuve d’un sérieux auquel nous ne sommes pas habitués, mais qui ne rend pas pour cela son livre moins réussi que les autres.

La Communion, Jan Komasa

La religion catholique n’est ni très accueillante ni tolérante. En Pologne peut-être plus encore qu’ailleurs si l’on en croit le troisième film de Jan Komasa, un jeune réalisateur au talent prometteur. Son personnage, Daniel, criminel qui s’apprête à sortir d’un centre fermé pour jeunes, découvre la foi en rencontrant un aumônier aux prêches efficaces : « Je ne suis pas là pour prier mécaniquement », dont Daniel s’inspirera ensuite dès sa première messe, dans un petit village où il est censé travailler dans une menuiserie où l’on réinsère les délinquants sortis de prison ou de centre fermé, mais où il se présente comme prêtre pour remplacer pour quelques jours un vieux curé malade, alors que l’Eglise refuse les aspirants au séminaire qui ont un casier judiciaire. Or le séjour du vieux curé en hôpital dure plus longtemps que prévu et Daniel est très bien accueilli par les ouailles de la paroisse qui acceptent son style très différent et lui reconnaissent des qualités humaines dont pourrait sans doute s’inspirer l’Eglise pour moderniser sa curie.

Car au village, un tableau, au sommet duquel trône un portrait du Christ, sous lequel on peut voir six photos de jeunes gens, morts lors d’un accident de voiture, intrigue rapidement le nouveau prêtre, qui constate un malaise profond, une rancune tenace contre une septième personne, le conducteur de l’autre automobile (que l’on accuse d’avoir conduit en état d’ivresse ce soir-là), mort lui aussi, mais que le curé n’a pas voulu enterrer au cimetière du village. Et contre sa femme que d’aucuns nomment « la salope ». Bref, un petit village où vivent des gens très bien, comme le dira l’assistante du curé, des gens très bien qui ont tous (elle compris) envoyé à la veuve du « banni du cimetière » leur petite lettre d’insulte et de menace. Mais cette intrigue dans l’intrigue arrive lentement dans le film et l’on voit d’abord Daniel s’installer dans son rôle de curé de remplacement, faisant ses premières confessions son portable à la main, sur lequel il consulte un tutoriel, disant sa première messe et faisant des prêches de plus en plus inspirés, se mêlant des cérémonies de prière devant le tableau consacré à la mémoire des six jeunes morts, se mêlant peu à peu de la vie du village, tout ça avec un talent, une finesse dans les relations humaines et une capacité à raviver la foi de paroissiens qui prient et pratiquent dans une routine et un conformisme qu’il remet en cause en se souvenant du discours de l’aumônier qui l’a amené à la foi, mais aussi en pratiquant une « religion-thérapie » très inspirée. Bien sûr, Daniel n’a pas renié son passé de délinquant violent et ambigu, et il fait un ministre de la foi un peu surprenant, mais attachant et sincère, malgré son mensonge. Les villageois l’adoptent donc, car il n’est jamais en panne d’idées pour leur venir en aide dans leur malheur. Et lui, grand pécheur devant l’éternel se met à faire le bien dans une communauté divisée qui ne parvient pas à apaiser ses tensions, ses divisions, son irréparable deuil. Mais deux mots sur l’acteur principal du film, Bartosz Bielenia, qui crève véritablement l’écran. Par son charisme, son côté habité (son regard n’y est pas pour rien), la justesse de son jeu, il magnifie son rôle sans jamais perdre de vue l’ambiguïté profonde qui est à l’oeuvre dans le personnage de Daniel. Le film lui doit beaucoup, autant sans doute qu’a la mise en scène et la réalisation de Komasa, belle et sobre à la fois. Il fait un délinquant très crédible, tout comme il est inspiré lorsqu’il revêt l’habit de prêtre et tourne ses regards vers Jésus (son visage se métamorphose alors de façon remarquable).

La Communion est donc un film puissant, un film sur le péché, le bien et le mal, un film sur la rédemption (parfois impossible), un film que ne touche jamais le manichéisme simpliste de tant de croyants qui adoptent le message de la Bible en le simplifiant à l’extrême, un film où les gens bien se muent en salops, un délinquant en agneau (même si le loup refait parfois surface en lui), un film où l’Etat et le pouvoir (représenté par un maire, propriétaire de la menuiserie de réinsertion qui voit vite en Daniel un usurpateur lui fait du chantage et cherche, mais en vain, à lui imposer son vouloir) ne s’en sortent pas mieux que l’Eglise. Enfin, ce film n’est pas un brulot contre la religion, dont on voit qu’elle peut, à condition d’être portée par des hommes sincères, avec leurs forces et leurs faiblesses, joué un rôle intéressant pour relier les êtres humains et les ouvrir aux autres. Bref, ce film fort est un film subtile, qui ne caresse personne dans le sens du poil, mais se tient éloigné de la caricature et des clichés. Un film à voir toutes affaires cessantes.

Icebergs, Tanguy Viel

N’ayant encore rien lu de Tanguy Viel, le titre et la quatrième de couverture de ce livre m’ont convaincu qu’il était temps de s’y mettre. « Icebergs est une série de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre. » Tentant. « Promenades » évoquait Walser… « allées » évoquait Borges (des sentiers qui bifurquent)… « formes » évoquait Gombrowicz (Ferdidurke). Bref, il y avait là quelque chose comme une incitation à la lecture. Bien sûr, ce sont des correspondances que je ne m’attendais pas à retrouver à tout coup dans la lecture de cette suite d’essais, mais l’inconscient se laisse parfois mené par le bout du nez, à moins qu’il n’impose ses fantasmes à la conscience. Allez savoir… Toujours est-il que le livre dans mon sac, perdu au milieu d’une douzaine d’autres, fut le second à en sortir pour ne plus me laisser en paix avant de l’avoir lu sans partage, m’obligeant à délaisser un recueil de nouvelles en cours de lecture.

Et ça commençait par un avant-propos de l’auteur de bon aloi et une première phrase à tomber : « Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis, si possible, avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêchent de plier. » Le style. La métaphore qui va bien. Le goût du discours sur la littérature. En voilà un début prometteur ! Mais bref, on avait pas affaire à un vrai livre, et ça aussi avait quelque chose de séduisant. Et me voilà embarqué.

Premier essai, Le mal par le mal, un texte sur la mélancolie, ou plus exactement sur un désir ancien d’écrire un livre sur le sujet. Et le gars commence par lire tout ce qui lui tombe sous la main sur le sujet. Tout un programme. Il y a du boulot pour qui veut s’atteler à pareille tâche. Et notre auteur-lecteur (tous les auteurs ne sont-ils pas des lecteurs, je parle des vrais auteurs…) se met à rédiger un essai dont il se dit aujourd’hui qu’il était sans doute raté. Mais l’important est bien ce travail de préparation, qui mène à Christine de Pisan et à sa Longue étude comme remède aux difficultés de la vie. Lire pour tendre « vers un progrès de l’âme, ou de l’oeuvre ». Viel, tout comme votre serviteur, s’y retrouve. Second iceberg, Le démon de la citation, allait me souffler à l’oreille une idée de roman ou de nouvelle ; il est question ici d’hupomnêmata, ces carnets antiques dans lesquels les hommes de culture notaient des choses qu’ils avaient lues, entendues ou pensées. C’est sous la plume de Foucault que Viel les rencontre. Les écrivains convoqués dans cet essai sur la citation, oeuvre d’art et de culture respectable (qu’on songe aux citations des jazzmen quand ils improvisent) sont de très bonnes fréquentations, citons entre autres Poe, Montaigne (que Viel visitera tout au long de son livre), Bernhard, Walser, Mishima, Nietzsche, etc… Du beau linge. Et c’est ainsi que se poursuit cet ouvrage de pensée vagabonde, en compagnie d’auteurs de bonne graisse. Mais les artistes sont aussi au rendez-vous : dans La fuite des idées, c’est d’Aby Warburg dont il sera question, avec cette bibliothèque à la création de laquelle il consacra une grande partie de sa vie (c’est son frère banquier qui paya les soixante mille bouquins) en mettant au point une technique de classement des livres par « bon voisinage ». Tout cela part bien sûr de l’achat d’un livre, d’un certain Ludwig Binswanger, choisi pour son titre. Un secret rend hommage au facteur Cheval et à son travail d’une vie (plus de trente ans).

On ne quitte pas le monde intérieur de Viel, ses interlocuteurs quand il lit, les écrivains (on serait tenté de dire qu’ils sont tous là de Dante à Beckett), les bibliothèques. Un livre qui se lit avec un intérêt sans cesse renouvelé, et qui se termine par une Défense du négatif en littérature, qui fit écho à mon Panthéon littéraire, au sommet duquel trônent les Céline, Kafka, Beckett et autres désespérés magnifiques. Vous l’aurez compris, Icebergs qui se veut un faux livre est un recueil de brefs essais dans lesquels la culture, l’érudition et l’intelligence font bon ménage avec le doute et l’humilité, un livre, vrai ou faux, plus que recommandable, celui d’un auteur qui pense juste.

L’Etat sauvage, David Perrault

On nous annonçait un western français et féministe. Le titre était prometteur. On allait donc voir ce qu’on allait voir. Depuis Audiard avec Les Frères Sisters (une demi-réussite à notre humble avis), le cinéma français s’attaque au western avec l’intention, pas moins, de renouveler le genre. Voilà des petits gars qu’ont de l’ambition. Perrault s’y colle donc et les deux plans qui précèdent le générique de début du film pouvaient laisser penser que ça allait chier ! Et puis, générique passé, nous voilà plongés dans le deep south américain, chez des bons bourgeois français qui se sont adaptés au Sud raciste, qui font un peu de trafique à cause de cette maudite guerre de Sécession, là où avant ils faisaient sans doute du commerce honnête. L’intrigue commence donc dans des salons où l’on danse, où une vieille dame se pique de chanter, où trois soeurs préparent le grand événement du mariage de la fille puînée de la famille et les fêtes de Noël, etc… On s’ennuie ferme, ne le cachons pas. Les dialogues sont mièvres, les personnages ne valent guère mieux, certaines scènes semblent plutôt inutiles (répétition de la vieille dame qui chante, entre autres).

Bon, qu’a donc voulu faire ce Perrault ? Un film qui répondent aux critères du test de Bedchel-Wallace (indicateur du sexisme des films) ? Si c’est le cas, pas sûr qu’il s’en sorte si bien malgré ses bonnes intentions… On y reviendra. Un western « féministe », histoire qu’on en parle ? Pas sûr qu’on en parle pour lui tresser des louanges. Bref, parlons-en. Donc, L’Etat sauvage est un film où les femmes ne sont pas sous-représentées : premier critère du test de B-W atteint ; trois soeurs, une mère, une domestique afro-américaine (c’est bon ça, une femme noire, dans un film), et attention, elles participent à l’action. Mais bon, ne rêvons pas trop, on les découvre quand même très occupées par des affaires domestiques, et leurs conversations tournent un peu autour des hommes (même si pas que). Moins bon ça, pour le test de Bedchel-Wallace. Heureusement, elles vont découvrir l’état sauvage, et là ça va dépoter nom de Zeus !

Nos dames vont donc suivre le père de famille (c’est quand même lui, l’homme) qui décide de rentrer en toute hâte en France quand il découvre que les Yankees qui arrivent et se montrent rapidement insupportables avec les dames et la bonne société vont leur pourrir la vie. Il embauche pour ce faire un ancien mercenaire, un type pas très fréquentable qui semble avoir un tiroir-caisse en guise de coeur (voilà au moins un personnage typé façon western). Evidemment, bim-boum-badaboum, la cadette de la famille, la jeune première on ne peut plus mièvre, va tomber amoureuse du gonze. Visez le tableau : lui a une grosse barbe et une longue cicatrice sous la pommette gauche, elle ressemble à Emmanuelle Béard quand elle avait quinze ans ! Un couple très assorti, on y croit à fond. Là, avant le départ, on a le droit à une scène où ces jeunes femmes apprennent à tirer avec une carabine ou un revolver. Elles sont gourdes comme pas possible, ces potiches, savent même pas tirer (sauf Esther, la jeune première qui se débrouille bien avec son colt – on verra un peu plus tard qu’elle est pas si potiche, puisqu’elle sait encore monter à cheval – ouf nous voilà sauvés pour Bedchel-Wallace !). Les voilà parties en tout cas dans la nature sauvage américaine et là on se met à espérer que le titre du film soit enfin honoré… Hélas, trois fois hélas, le réalisateur a beau multiplier les scènes au ralenti, les effets démonstratifs les plus improbables, en filmant du dessus par exemple, en appuyant le propos autant qu’il peut pour rendre ses intentions compréhensibles, comme s’il craignait de ne pas être suivi par le spectateur, ce qui est d’ailleurs trop souvent le cas tant la lourdeur de la réalisation devient vite pénible, on passe de l’ennui au rire face à la multiplication des clichés et des lourdeurs stylistiques. Mais revenons à nos moutons et nos brebis, on parlait de propos appuyé et le voyage commence fort : les hommes qui accompagnent notre petite famille dans son périple sont à cheval, le père est sur le charriot, assis auprès du « cocher » et nos cinq bonnes femmes vont à pied (ouh, le machisme de ces mecs !). On a le droit chemin faisant à une scène d’un ridicule achevé : en passant au-dessus d’un précipice une roue du charriot vient à casser, il faut l’abandonner sur place et sélectionner les affaires qu’on va emporter dans quelques sacs qu’on portera comme on pourra. On voit alors à l’écran les vêtements de femmes qui sont jetés dans le vide (effet esthétique garanti) avant que ces dames, qui suivaient le charriot toujours à pied, soient invitées par le beau Victor à prendre sa main pour éviter la chute dans le décor. Elles sont toujours aussi gourdes et gémissent à qui mieux mieux en se collant tant qu’elles peuvent au charriot pour éviter le pire. Ouf, tout le monde est passé sans encombre (il y en a bien une, la soeur aînée, qui a failli dévisser, on s’y attendait bien un peu, mais sans aller jusqu’à pousser le mauvais goût jusqu’à tomber, à cause de celle qu’on devait marier avant le départ et qui se met à tousser au mauvais moment) sauf la cadette, Alice Isaaz, la jeune première qui hésite à passer puis se décide à le faire en grimpant sur le toit de la calèche (on y pensait depuis le début), plan-drone au dessus du gouffre, sur lequel elle jette un coup d’oeil bravache, comme pour souligner le courage de l’héroïne (elle en a du caractère, la pucelle !). Quant au gentil du groupe d’hommes qui accompagnait ces dames derrière (Samuel, si j’ai bonne mémoire), on ne s’attarde pas sur lui, il est le dernier et doit passer sans problème, c’est un homme après tout, il le fait sans doute sans gémir. Mais avançons et finissons-en avec cette purge. On a oublié en route un personnage intéressant, celui d’une ex de Victor qui le poursuit avec un désir de vengeance plutôt costaud, suivie par une bande de mercenaires aux visages dissimulés sous des sacs blancs aux orifices marqués à la peinture, genre effrayants, la vraie méchante de l’histoire, ça c’est sans doute pour le titre (dont on se demande toujours malgré tout s’il va enfin être justifié par l’intrigue, les décors ou on ne sait quoi). Quand les problèmes de santé de la frangine dont le promis a été buté dès le début du film dans une scène d’une violence insoutenable (c’est pour ça qu’on n’en parlait pas jusque-là, tellement c’est dur) et à qui on a caché la terrible vérité, bref, quand sa toux vire aux crachats de sang (elle aurait la tuberculose qu’on n’en serait pas plus étonné que ça), ces messieurs penchent pour un raccourci qui ferait gagner du temps à la petite troupe. Ils partent en éclaireurs, toujours à cheval, pour repérer le passage en question, pendant que nos gourdasses restent dans une baraque en piteux état mais habitable quand même (avec lits, draps et tout le toutim pour vivre presque bourgeoisement) en compagnie du gentil Samuel (ah, qu’il est brave ! c’est le seul gars fréquentable de la troupe…). Là, ça part en couille : attaque des méchants, ça défouraille, le vieux cocher est le premier à prendre une bastos dans le coffre (en voilà un de puni, il n’avait qu’à pas chanter dans un coin pareil), puis c’est le tour du père (Edmond, un couard, un brin patriarcal, qui couchait avec la domestique noire, qu’il avait affranchie et qu’il salariait pour ses services) et enfin, mais vous ne serez pas étonnés d’apprendre qu’il s’en sort vivant, Victor (bastos dans la guibole, ah merde alors, ça fait mal, mais c’est un dur à cuire l’animal et il échappe à ses poursuivants). Bon, le film a beau durer deux heures (c’est long, deux heures), on arrive à la fin. Je vous passe le dénouement, la scène où ça cartonne vraiment, pour vous spoiler le tout dernier plan : nos cinq nénettes sont à cheval et terminent le périple débarrassées du patriarcat (tous les mecs sont shot-deads) au bord de la mer (elles arrivent à bon port, en somme), c’est trop romantique ! Même Victor, ce salaud, a mal fini, il les a larguées quand ça chauffait et que personne n’y croyait plus pour leur survie. Je vous dit pas la fin du gonze, ça fout les chocottes, une histoire de vaudou pas possible (la domestique noire). Quant au gentil Samuel, pas gai sa fin (il avait rien fait pour mériter ça, quand même). Bref, la tuberculeuse est remise comme par miracle (elle trotte vaillamment sur son p’tit ch’val), la mère (Madeleine, ça s’invente pas) a pris une bastos dans le buffet mais ça l’empêche pas de chevaucher avec, sur sa selle, la domestique noire, tiens, elles semblent rabibochées ces deux-là (elle aimait pas trop, la Madeleine, que cette moricaude couche avec l’Edmond, ça se comprend, mais elles ont lavé leur linge sale et puis l’assaut final, d’une violence à faire trembler de peur Tarantino himself, les a réconciliées, p’tet ben…) et les deux autres soeurettes sont là aussi, toute la famille va bien, bref, débarrassées de mecs qu’il y en avait pas un pour racheter l’autre, ces dames sont enfin affranchies, ça c’est du féminisme de première bourre ou je m’y connais pas. En clair et pour finir, vous pouvez vous passer de voir ce navet au féminisme naïvement masculin, c’est même pas un western potable si on met de côté les bonnes intentions idéologiques cousues de fil blanc pour s’intéresser au genre (enfin, le genre du film). Rien qu’un navet. Les Frenchies feraient mieux de pas s’occuper de western, c’est un truc pour des machos comme Clint Eastwood, des durs qui se préoccupent pas du test de Bedchel-Wallace. Bah oui, c’est triste à dire, mais c’est comme ça… Ah, une dernière chose, jusqu’à la dernière image du film, le titre n’a en rien trouvé sa raison d’être (dommage, il était chouette, le titre). D’ailleurs, les donzelles finissent tirées à quatre épingles, malgré toute la violence de cet état sauvage auquel elles se sont confrontées, c’est fou quand même…

Il existe d’autres Mondes, Pierre Bayard

Auteur du fameux Comment parler des livres qu’on n’a pas lus, Pierre Bayard, psychanalyste et professeur de littérature à Paris 8 s’illustre dans l’écriture d’essais littéraires originaux, voire délirants (ce qu’il revendique dans l’ouvrage dont il va être question ci-dessous en faisant explicitement le lien entre théorie et délire). Dans Il existe d’autres mondes, donc, qui se lit avec intérêt et grand plaisir, il est question d’univers parallèles, de physique quantique et d’adaptation d’une théorie scientifique passionnante à la critique littéraire et à la lecture d’oeuvres d’écrivains aussi prestigieux que Dostoïevski, Kafka, Murakami, Barjavel, Pohl ou Nabokov, entre autres. Tout commence par une lecture de vulgarisation de l’expérience du chat de Schrödinger, par des considérations sur la physique quantique et les univers parallèles. Puis, Bayard nous entraîne dans une lecture nouvelle des auteurs cités ci-dessus, à la lumière de la théorie des mondes parallèles. C’est drôle, c’est érudit, c’est original. Chaque chapitre commence par une très courte fiction d’une à deux pages, dans laquelle l’auteur explore les mondes parallèles et prête aux auteurs qu’il relit (y compris à lui-même) une autre vie, dans un autre monde, et qui met en lumière certains aspect de l’oeuvre qu’il s’apprête à interpréter. Car pour Bayard, « Relire le monde et les textes à partir de la théorie des univers parallèles, c’est donc d’abord se relire soi‑même en réfléchissant sur notre multiplicité psychique, sur tout ce que nous aurions pu être si le destin avait été différent et sommes en effet devenus dans les univers alternatifs qui nous entourent, dont nous percevons les signaux fugitifs en nos moments de pleine conscience. » C’est donc à une autre forme de lecture et de critique que nous convie Pierre Bayard, qui conclut son livre sur une partie intitulée Extension du modèle, dans laquelle il n’hésite pas à remettre en cause certains apports de la théorie freudienne (lui qui est psychanalyste) à la lecture des oeuvres pour lui préférer une relecture à l’aide de la théorie des univers parallèles, et en s’essayant à cette nouvelle critique, il invite son lecteur à lire ses oeuvres d’un autre point de vue, comme si nous étions des extraterrestres découvrant notre monde ou peut-être d’autres nous-mêmes venus sans doute d’un monde parallèle et découvrant ce monde-ci et sa littérature avec un regard neuf. Jubilatoire !

Tu mourras à vingt ans, Amjad Abu Alala

Il vient tout juste de naître. Sa mère veut le faire bénir par le cheikh qui prédit un destin funeste à cet enfant : il ne passera pas le jour de ses vingt ans. Nous voilà plongés en pleine tragédie, comme les oracles de l’Antiquité grecque pouvaient le faire. Car c’est la parole de Dieu qu’a transmis le chef religieux et personne ne penserait qu’elle puisse être démentie par la réalité. Le père de Muzamil, incapable de faire front, quitte le foyer, en parlant d’un voyage de deux ans (il reviendra peu de temps avant le vingtième anniversaire de son fils), sa mère, Sakina, porte le deuil, qu’elle ne quittera plus, Muzamil grandit comme il peut. Il ne va pas à l’école, n’a pas de camarades de jeu (les enfants du village le huent et le surnomment Enfant-de-la-mort), sa mère lui interdit d’aller à la rivière et de s’éloigner de la maison, bref, Muzamil vit une enfance d’une tristesse épouvantable.

Le prétexte du scénario est un coup de maître (on envie le réalisateur d’avoir eu à traiter idée aussi géniale), la réalisation est une grande réussite, la photographie est de toute beauté (la maison et ses clairs-obscurs, l’intérieur de Suleiman, un homme qui vit en marge du village, car trop différent, et que Muzamil va fréquenter devenu adolescent, voyant en lui un substitut du père absent, etc…). On ne s’attarde pas sur la prime-enfance de Muzamil, des ellipses permettent au spectateur de le retrouver adolescent puis à l’âge fatidique de dix-neuf ans. Depuis tout petit, Naïma, une voisine de son âge ne le quitte pas. Elle est amoureuse de Muzamil et finit par s’en ouvrir à lui. Mais la prédiction pèse sur le jeune homme qui ne sait que faire de cette déclaration et ne s’autorise aucune liberté. Suleiman finira par le lui reprocher amèrement, lui le marginal, fou de cinéma, buveur d’alcool et grand pécheur qui partage la vie d’une femme hors mariage, lui dont l’enseignement consiste à dire et suggérer au jeune homme un message essentiel pour un condamné à mort : « Vis, même si pour cela tu dois te faire pécheur ! » Tu mourras à vingt ans est le huitième long-métrage tournée par un réalisateur soudanais, c’est un très beau film qui fait regretter d’avoir manqué il y a peu Talkin’ about trees, documentaire soudanais sur le désir de quelques cinéastes locaux de faire renaître leur art dans leur pays. C’est chose faite, et avec un certain bonheur.

Les Guérrillères, Monique Wittig

Attention, très grand livre ! Les Guerrillères de Monique Wittig, paru en 1969 aux Editions de Minuit est un recueil de courtes proses dont on ne peut dire s’il s’agit d’un poème ou d’un roman (les deux à la fois sans doute). Ecrit à la troisième personne du pluriel, et au féminin s’il vous plaît, il s’agit donc d’un texte discontinu dont les thématiques font l’unité. Un groupe de femmes, femmes sauvages, femmes primitives, femmes civilisées, célèbre ses conquêtes, ses victoires, ses rituels, ses combats… en l’absence apparente d’hommes, dont il n’est pas question, sinon en fin de livre, dans la partie la plus épique du texte, quand la narration évoque leurs batailles et leurs victoires militaires. Le texte poétique chante leurs symboles, leurs mythes, leurs créations. Car ces femmes réinventent le monde, dans une utopie où temps et espace ne sont pas précisés, un monde sans discrimination de genre, un monde où le masculin ne l’emporte plus, au pluriel comme au singulier.

Monique Wittig était une militante féministe, qui a mis dans ce texte merveilleux une grande part de ses conceptions politiques sans à aucun moment se montrer didactique. Car il s’agit là de très grande littérature, de beauté poétique, de fiction, loin de la littérature engagée qui fait trop souvent la part belle à un réalisme ennuyeux. L’auteur concevait l’oeuvre artistique comme un cheval de Troie que son créateur, sa créatrice en l’occurrence, doit offrir à la cité comme une remise en question radicale susceptible de la déstabiliser. Avec Les Guerrillères, l’objectif est atteint. Wittig, en fin de livre, cite quelques grands ouvrages de référence, tous écrits par des hommes, dont elle est partie pour écrire son chef-d’œuvre en creux, considérant à juste titre que ce qu’ont écrit les grands écrivains de l’histoire des sciences humaines l’a toujours été en fonction du seul sexe fort. Les femmes de sa société utopique ont donc créé une nouvelle mythologie, sans se préoccuper des anciennes, qu’elles connaissent mais dont elles se gaussent. Elles ont aussi inventés leurs rites et leurs symboles (le O, symbole de la vulve, parmi d’autres). L’écriture poétique, l’absence de description précise des lieux et des espaces, l’absence de références temporelles (qui se limitent au passé, au présent et à l’avenir) rendent cette société utopique difficile à visualiser et décrire. C’est sans doute ce qui fait la grande beauté du livre dans lequel la narration, si elle existe bien, est morcelée et très souvent insaisissable. A la façon d’un mythe, le texte doit donc se lire en s’interprétant, laissant aux lectrices et lecteurs une part essentielle dans la créativité partagée que leur propose Monique Wittig. Et de ce point de vue, tout comme un recueil de poésie, Les Guerrillères est sans nul doute un livre qu’il faut lire et relire, un livre digne de devenir un livre de chevet, un livre à lire en permanence, jusqu’à en avoir une connaissance parfaite. Je vous invite en tout cas à le découvrir en le lisant pour la première fois si ce n’est déjà fait. Vous en ferez sans doute votre livre de référence.

PS : Suggestion de lecture complémentaire : Julie Otsuka, avec Certaines n’avaient jamais vu la mer, a écrit un roman très fort sur l’aventure collective de ces femmes japonaises qui furent envoyées aux Etats-Unis pour se marier avec des compatriotes exilés, sur la foi d’une simple photo. Ecrit à la première personne du pluriel, ce très beau roman n’est pas sans présenter quelques similitudes avec celui de Monique Wittig.

Vie de poète, Robert Walser

Continuons donc notre exploration de l’oeuvre littéraire riche et belle de l’écrivain alémanique, Robert Walser, avec ce joli opus, livre de jeunesse dont l’auteur était particulièrement satisfait, une sorte d’autoportrait en vingt-cinq proses qui nous le décrivent tel qu’on le connaît, bien souvent pauvre, grand marcheur devant l’éternel, en prise de temps à autre avec la suspicion de la marée-chaussée, épris de liberté et de rencontres avec son prochain, ou sa prochaine, peu apte à fréquenter les salons littéraires, amoureux de la forêt et des femmes simples (il est question, dans Marie, d’une relation physique, traitée sur un plan métaphorique, avec jeune femme rencontrée dans la forêt et qui semble d’abord bien plus un fantasme du jeune homme qu’une réalité), domestique pendant quelque temps chez un comte, et sans déplaisir, toujours prêt à reprendre sa liberté quand il a trop séjourné en un lieu.

Le poète est donc Walser lui-même. Les premières phrases du premier texte (Voyage à pied) nous le rappelle par leur rythme : « Il y a bien des années, cela me passe par la tête, j’entrepris, c’était l’été, mon premier voyage à pied, et je me souviens que je vis toutes sortes de choses curieuses et magnifiques. Pour tout équipage, j’avais un vêtement clair et bon marché sur le corps, un chapeau bleu foncé sur la tête et un baluchon à la main. Cousues dans la poche de ma veste, sous la forme d’un chèque impeccable, j’emportais mes économies dans le monde frais, vaste et lumineux. Chemin faisant, je rencontrai une petite troupe de gamins délurés d’ont l’un me lança, moqueur : « Mais où va-t-il donc, ce long type avec sa petite musette ? » ». Le dernier texte du livre, qui donne son titre au recueil, nous le rappelle en nous parlant pourtant du poète à la troisième personne (tout le reste du recueil est à la première personne). Facétieux Walser qui annonce ainsi, sans savoir qu’il écrira sur ces vieux jours ce dernier grand texte, Le Brigand (roman plein d’autobiographèmes) où l’homme dont il parle à la troisième personne n’est autre que lui-même. Si vous n’avez pas encore mis le nez dans un livre du poète randonneur, pourquoi ne pas commencé par Vie de poète, un bel hymne à la liberté qui, nous semble-t-il, peut faire une très bonne entrée en matière pour découvrir un auteur indémodable. C’est en collection de poche Points Seuil, à un prix très raisonnable.

Un Divan à Tunis, Manele Labidi

Une fois n’est pas coutume, il sera ici question d’une comédie. Car Un Divan à Tunis est en effet une comédie, et disons-le de suite assez réussie. Selma, une jeune femme revient dans son pays d’origine, la Tunisie, au lendemain du Printemps arabe, pour y ouvrir un cabinet de psychanalyse. Au début, elle est incomprise par tous ceux à qui elle parle de son projet. Mais bien vite, son cabinet est plein de clients, tous désireux de parler d’eux-mêmes et bien vite, surtout, un jeune flic intègre, tout droit issu de la révolution tunisienne, lui fait comprendre qu’il lui manque une autorisation d’exercer. L’accueil qui lui est réservé par sa clientèle nombreuse et bigarrée n’y change rien : elle va devoir trouver cette fichue autorisation en faisant l’expérience d’une administration qui ne semble pas avoir été modernisée depuis la Révolution. Dès lors commence pour elle une série de problèmes qui semblent a priori impossibles à résoudre. La jeune et belle psychanalyste est Golshifteh Farahani, pour laquelle nous irions voir n’importe quel film, tant ses prestations dans My sweet Pepper Land d’Hiner Saalem et Paterson de Jim Jarmush nous avaient conquis.

Le film est drôle, les seconds rôles (une clientèle nombreuse, des parents chargés, en particulier une jeune cousine décalée, mais aussi un oncle un peu alcoolo, une brochette de flics qui fait sourire, une secrétaire de l’administration sympathique mais peu efficace sauf peut-être pour arrondir ses fins de mois avec des ventes au bureau de lingerie féminine…) sont pour la plupart adaptés à un univers de comédie. On n’échappe pas toujours aux clichés, mais au moins ne sont-ils pas le fait d’un réalisateur français dont l’oeil pourrait être encore imprégné de culture post-coloniale. C’est donc un regard distancié et amusé qui est porté sur une Tunisie en mutation, mais dont les habitudes de vie et certaines vieilles traditions ont la peau dure. C’est aussi un film sur la parole, qui se libère peu à peu, mais qui reste sous le joug d’interdits religieux que la police n’oublie pas de rappeler (« On nous a dit que vous utilisez le mot « sexe » devant des femmes et des personnes âgées. Sexe, prison ! »). Selma est donc l’oreille de la nouvelle Tunisie et si elle n’est pas la bienvenue pour la police et l’administration, même si ces deux institutions évoluent, avec son portrait de Freud (coiffé d’un couvre-chef arabe) qu’elle affiche dans son cabinet, elle répond à une demande réelle. « Ici, en Tunisie, tout le monde parle, mais personne n’écoute ! » lâche l’un des personnages. Au sortir de longues années de dictature, le pays éprouve visiblement le besoin d’être entendu. C’est sans doute le message de Manele Labidi sur son pays, qui nous montre un peuple désireux, maintenant qu’il a fait sa révolution, de s’occuper de ses problèmes personnels, signe d’une évolution globale de la société vers plus de liberté. Souhaitons à la Tunisie et aux pays d’Afrique du Nord que cette aspiration à plus de liberté ne soit pas déçue.

Le Discours vide, Mario Levrero

Mario Levrero est un auteur uruguayen mort en 2004, à l’âge de 64 ans. Son œuvre (et son nom, sans doute) est mal connue en France. Le Discours vide, un livre de 1996, est publié par Notabilia. C’est un texte étrange, un roman qui se cache sous la forme d’un journal de l’auteur. Mais un journal particulier, puisque le narrateur le présente comme le journal d’une discipline de calligraphie quotidienne, autant que faire se peut, adoptée pour modifier sa personnalité et aller vers un mieux-être psychosomatique. Il en parle comme d’une autothérapie. Ecrire mieux pour aller mieux, en somme. L’humour n’est pas absent de cette histoire : « Je dois calligraphier. Il s’agit de ça. Je dois permettre que mon moi s’accroisse grâce à la magique influence de la calligraphie. Grande écriture, grand moi. Petite écriture, petit moi. Belle écriture, beau moi. » C’est aussi simple que ça.

Dans cette histoire (dont le contenu comme le contenant sont clairement qualifié par le titre du roman), la famille de l’écrivain (sa femme et son fils) jouent un rôle déterminant, tout comme le chien dont les aventures nous sont narrées par le menu. Cet entourage semble « nuire » à l’épanouissement de l’homme, en l’empêchant assez systématiquement de se consacrer à lui-même et à sa discipline calligraphique. Levrero, personnage et narrateur du roman, se plaint régulièrement de ses irruptions dans son « travail ». Quant au chien, auquel il consacre un temps certain pour essayer de lui faire découvrir la liberté, il dysfonctionne. En toile de fond, un travail régulier, et alimentaire, assez mal payé, qui lui est assuré par un journal de mots-croisés et, sur la fin du roman, un déménagement précipité, à l’initiative d’Alicia, l’épouse, et qui réveille la névrose de l’écrivain.

L’ensemble du livre se lit comme ce qu’il est, un journal qui joue sur la vacuité du langage et du discours sur la discipline et le quotidien du personnage, un discours vide. C’est très réussi, même si la quatrième de couverture de Notabilia nous semble un peu excessive quand elle évoque l’audace, la drôlerie irrésistible ou l’humour dévastateur teinté d’érotisme, autant d’arguments qui, certes, sont vendeurs mais peuvent paraître outrés. Il n’en reste pas moins que, présenté comme un livre qui ouvre idéalement à l’œuvre de l’auteur, Le Discours vide nous a en effet donné envie de découvrir les autres ouvrages traduits en français de Mario Levrero, d’autant que la vacuité de la langue n’est pas sans concerner l’écriture que tente développer Brice Auffoy dans son roman en cours de finalisation.

Adam, Maryam Touzani

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A Casablanca, une jeune femme enceinte, va de porte en porte, un lourd sac à l’épaule, demander du travail. Elle obtient presque un emploi de coiffeuse avant de se voir invitée à chercher ailleurs après avoir demandé si elle pouvait dormir dans le salon. Puis, chez des particuliers qui lui ouvrent, elle se voit refuser invariablement l’accès à un petit boulot de bonne jusqu’au refus glacial qui lui est opposé par une veuve vivant avec sa fille. Abla est aimable comme une porte de prison. Mais elle passe une soirée désagréable, pensant à cette jeune femme qu’elle a renvoyée à la rue et qu’elle voit assise devant une porte juste en face de chez elle, appuyée sur son sac, se préparant à essayer de dormir. Elle va la trouver et lui ouvre sa porte pour la nuit, pas plus.

Toujours aussi froide et autoritaire, Abla ne laisse filtrer aucune compassion et tout devrait s’arrêter le lendemain si elle ne cachait pas sous cet air dur pour les autres autant que pour elle-même une belle âme et une certaine générosité. Dès lors, entre les deux femmes et la jolie Warda (sa mère lui a donné le prénom d’une chanteuse qu’elle adorait et qu’elle n’écoute plus depuis le décès de son mari) commence une histoire commune dans laquelle les trois protagonistes, Warda comprise, mettent chacune avec leurs moyens du baume sur les plaies des deux femmes déchirées. Samia, malgré son jeune âge, a en effet plus d’une chose à offrir à la femme de quarante ans qui s’est fermée à la joie depuis son veuvage. Mais quittons l’intrigue qui, comme le spectateur le constate vite, n’est pas l’essentiel du film. Un film d’une beauté déchirante, féministe sans le proclamer (Abla : « La mort n’appartient pas au femme. » Samia : « Rien n’appartient vraiment aux femmes. »). Sur ce plan, inutile de faire dans le didactisme pour la réalisatrice : la situation des deux femmes en dit assez long pour ne pas se lancer dans de longs discours enflammés. Samia porte le poids d’un « péché » (s’être donnée à un homme hors mariage). Abla est une battante qui élève seule sa fille en tenant un petit commerce (boulangerie) et se refuse à Slimani, l’homme qui lui livre la farine, un homme visiblement épris et aux intentions irréprochables. Peut-être à cause de ce que disent les autres qui imposent une morale jamais favorable aux femmes (et pourtant véhiculée en premier lieu peut-être par des femmes : scène où Samia se rend au four collectif et se voit jugée par deux matrones qui parlent à voix haute de celles qui se font faire un enfant dans la rue). Abla a renoncé à tout plaisir, pour elle comme pour sa fille. Le travail est son seul leitmotiv. A chacune son fardeau, en somme.

Samia est celle qui, en échange du gîte et du couvert, va faire revenir un peu de joie dans cette maison. Cela donne lieu à des scènes d’une grande beauté et d’une sensualité certaine : scène du pétrissage de la pâte à pain, que Samia réapprend à Abla, scène autour du ventre (énorme) de la jeune femme. Cela donne lieu aussi à des scènes émouvantes ou charmantes entre Samia et Warda, qui a adopté la « cousine » d’Abla dès qu’elle a frappé à la porte. Mais quand arrive la naissance, il se joue autre chose. Pour rentrer dans son village, Samia va devoir abandonner le petit Adam, auquel elle refuse d’abord de donner un prénom, qu’elle refuse de voir, puis d’allaiter. C’est alors son aînée qui va lui faire le don de la pousser, avec son sens de l’autorité naturel, mais sans excès cette fois, à accepter cet enfant qu’elle rejette de toute son a^me. Il ne s’agit pas ici de pousser la présentation de ce film jusqu’à en annoncer la fin que les lecteurs de ce texte iront peut-être voir (je le leur recommande vivement, car le film est magnifique), mais on peut toute fois pour en finir dire que Myriam Touzani le dédie à sa mère et que cette très belle histoire qu’elle nous conte lui était déjà connue avant de se lancer dans l’écriture du scénario. Elle a en tout cas, pour son premier film, réussit une oeuvre d’une grande beauté, d’une subtilité certaine, sans jamais tomber dans le piège de la sensiblerie. Une vraie réussite.

Raconter l’autre et l’ailleurs (1944-1983), Jean-Philippe Charbonnier – Pavillon Populaire Montpellier

Jean-Philippe Charbonnier fait l’objet d’une rétrospective au Pavillon Populaire. C’est une découverte (comme souvent dans ces lieux), l’artiste étant, comme l’annonce le livret de présentation de l’expo, le grand oublié de la photographie humaniste française. Il se met à la photo au début de la seconde guerre mondiale en tant qu’assistant de Sam Lévin, photographe de cinéma de talent. A la sortie de la guerre, il travaille pour Point de vue – Images du monde, Le Dauphiné libéré (reportage sur l’exécution d’un collaborateur qui le fera renoncer à photographier une fois encore la mort d’un homme), Réalités.

La revue Réalités lui donne la possibilité de partir partout dans le monde pour des reportages (Chine, Allemagne, Italie, Angleterre, Canada, Russie, Alaska, Japon, Philippines, Amérique, Maroc, Koweït, Iran, Martinique, Tahiti, Brésil, etc…). Une oeuvre riche et belle se crée progressivement, au coeur de laquelle règne l’être humain, sous forme de portraits bien sûr, mais aussi de personnes photographiées dans leurs différentes activités humaines. L’exposition nous offre donc tout ce travail, qui mérite d’être découvert ou revu pour ceux qui le connaîtraient déjà.

Histoire d’un regard, Mariana Otero

Gilles Caron, photographe de guerre mort en 1970 à l’âge de trente ans, est l’objet d’un documentaire fin et sensible de Mariana Otero. On ne le connaît pas forcément, et pourtant en découvrant ses photos, on s’aperçoit que l’on n’est pas passé à côté de son talent : c’est un cliché de Daniel Cohn-Bendit, qui toise malicieusement un CRS devant la Sorbonne où il est convoqué le 6 mai 1968. Eh, oui ! on connaissait un peu Gilles Caron sans le savoir.

Mariana Otero n’a pas peur des paris osés. Ce reporter de guerre, mort à trente ans, ne lui laisse que ses planches contact et ses photographies pour faire un film documentaire. C’est à la fois mince et énorme. Mince, parce que faire un film sur la seule trace de photos est un sacré challenge, énorme, parce que tout est à construire et reconstruire. Dès le début du film, la réalisatrice s’explique de ses raisons de se lancer dans pareil défi : elle a vu l’une des dernières pellicule de Caron, faite de photos de famille et de clichés du Cambodge et les photos faites de ses enfants lui ont rappelé les dessins que sa propre mère a fait d’elle et de sa soeur, peu de temps avant son décès. C’est donc le hasard qui a commandé ce documentaire, pour le plus grand plaisir du spectateur, disons-le. Nous voyons donc la réalisatrice récupérer sur un disque dur l’ensemble des clichés du photographe (plus de 100 000 clichés), puis en coller un peu partout sur les murs de son atelier de travail. L’enquête commence par une remise en ordre chronologique des planches contact – tout lui a été fourni dans le désordre-, qui va bientôt être suivie de parties du documentaire qui « accompagnent » le photographe dans ses différents voyages : guerre des six jours, à Jérusalem, Paris du mai 68, conflit en Irlande du Nord, guerre du Vietnam… Elle retrace les déplacements du photographe (Jérusalem, Paris), refait l’histoire d’une photo, à partir de la planche contact dont elle dispose (cliché de Cohn-Bendit, qui complice avec le photographe dès qu’il le voit, fait ce qu’il faut, il pose, pour lui faciliter le travail), s’intéresse aux jeunes Irlandais que Caron a photographiés lors des affrontements qui opposent les manifestants catholiques à la police pour faire revivre certains de ses « modèles ». L’objectif est de faire revivre au spectateur les scènes que Caron a photographiés. On approche également de ce qui a motivé la carrière de photographe de guerre de ce drôle de jeune homme, un premier conflit, la guerre d’Algérie, qu’il vit contre son gré en tant qu’appelé (lettre à sa mère dans laquelle il dit son désarroi d’être là), qui va revivre sa guerre dans toutes les guerres qu’il couvre (lettre du Cambodge à sa femme qui rappelle la première citée, dans laquelle il dit qu’il ne sait pas ce qu’il fait là et qu’il va abandonner le reportage de guerre, « non, vraiment, je ne veux pas continuer comme ça ») : film d’archive assez impressionnant où l’on voit le Caron photographe suivre une troupe montant à l’assaut d’une colline aux arbres déchiquetés par les mortiers sous les tirs ennemis. Il n’y a qu’un aspect de la vie du photographe que la réalisatrice ne peut élucider, celui de l’énigme de sa mort. Il est tué au Cambodge, sur la route n°1 qui relie le Cambodge au Vietnam, tué sans doute par les Khmers rouges, le 4 avril 1970. Personne n’en saura jamais plus sur les conditions exactes de cette mort.

Lettres à un jeune auteur, Colum McCann

Dans la lignée d’une tradition établie par Rilke avec ses Lettres à un jeune poète*, Colum McCann nous livre une série de lettres qu’il n’a envoyées à personne, mais qu’on lit comme si elles nous étaient adressées personnellement. En s’appuyant sur sa carrière, mais aussi sur son travail d’enseignant en université, il aborde tour à tour les principaux thèmes liés à la pratique de l’écriture : les règles (il n’y en a pas, sinon celles qu’on s’impose) ; l’incipit (« La première phrase doit frapper à la poitrine ») ; la peur de la page blanche (« Si tu n’es pas là, les mots ne viendront pas ») ; d’où viennent les idées (les écrivains s’adressent à leurs obsessions) ; les dialogues (un dialogue doit avoir « l’apparence du naturel ») ; lire à haute voix (le gueuloir de Flaubert) ; la langue et l’intrigue (les meilleures intrigues sont transparentes) ; les recherches (Internet ne suffit pas) ; l’échec (« Échoue mieux) ; lire (« si tu ne lis pas, tu ne nourriras pas ta propre écriture ») ; la littérature comme divertissement (« Les meilleurs livres nous gardent éveillés ») ; le lecteur idéal (« c’est toi ») ; comment trouver un éditeur (« Pour commencer, choisis un écrivain dont tu admires les œuvres ») ; laisser reposer (« le moment est-il venu de tout jeter à la poubelle ? ») ; la poubelle (« trouver le courage de repartir à zéro ») ; où écrire (« Un écrivain écrit à peu près n’importe où ») ; la dernière phrase (« Gogol disait que toute histoire se terminait par la formule « et plus rien ne serait jamais pareil »), entre autres. Contrairement à son modèle, tant révéré par le monde littéraire, les Lettres à un jeune poète de Rilke, McCann a écrit un joli petit opus qui n’est jamais ennuyeux. A recommander à toute personne qui pratique l’écriture, que ce soit dans un but d’édition ou non.

* Pour ceux que ce genre de littérature intéresse, il est possible de lire également Manuel d’écriture et de survie, de Martin Page, ou Lettres à un jeune romancier, de Mario Vargas Llosa, liste non-exhaustive.

Séjour dans les Monts Fuchun, Gu Xiaogang

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Certaine presse spécialisée nous annonçait un film merveilleux, une saga familiale extraordinaire, le grand film de ce début d’année, rien que ça, pas plus, pas moins. Allons-y donc nous dîmes-nous, après avoir préféré surseoir à plusieurs reprises… Dès le début, nous voilà dans un restaurant bruyant où une famille, et en particulier quatre fils, célèbrent les soixante-dix ans de leur mère. La première scène est plutôt réussie, on entend des bribes de discussions qui viennent souvent des tables voisines plutôt que du lieu où la caméra nous entraîne, on en profite pour faire vaguement connaissance avec les petits-enfants, des cousins, pour comprendre que là on aimerait arranger un mariage, que tout en un peu chaotique, et l’électricité capricieuse en apporte la confirmation. Bien vite, les traditions chinoises en matière d’anniversaire et de politesses obligées s’installent, jusqu’à ce que finalement la pauvre vieille dame fasse un malaise, c’est de son hypertension dont il s’agirait, en tout cas l’ambulance arrive et la voilà partie avec ses quatre enfants qui l’accompagnent. Cela s’avère plus grave qu’on ne le pensait (on découvre au passage que l’hôpital coûte cher et que la protection sociale est aux abonnés absents). Peu à peu, le spectateur commence à cerner la fratrie. L’aîné est le tenancier du restaurant où se déroulait le repas, il est très pris son travail, fait souvent la morale au dernier, un garçon-père qui s’occupe seul de son fils trisomique, ne travaille pas, emprunte autant d’argent qu’il le peut à ses frères, bref le vilain petit canard noir (au crédit du scénario, il s’avère à la fin du film un personnage plus complexe qu’il y paraît d’abord, oncle préférée de la fille du frère aînée, qui se marie par amour contre l’avis de ses parents et se retrouve bannie de la maison par une mère un rien abusive). Les deux autres frères sont moins présents, au départ en tout cas : l’un est pêcheur, l’autre, qui restera un peu dans l’ombre, cherche une femme. Enfin, on la cherche pour lui et une scène sans grand intérêt nous le montrera en compagnie d’une prétendante qu’on lui a recommandée tout en lui donnant le mode d’emploi pour la séduire. On pourrait continuer ainsi longtemps, car il s’agit bien d’une saga familiale et donc on est plongé dans les petites histoires des uns et des autres pendant toute la durée du film. L’argent est omniprésent, les traditions (côté parents) aussi, la modernité (côté jeunesse) itou. La Chine campe entre passé et modernité, de nombreuses scènes y font référence, pendant qu’on se demande si on s’ennuie ou si l’on se laisse faire bien volontiers par ce long-métrage qui lorgne un peu vers le téléfilm et comme certains personnages sont attachants, on se laisse faire, mais sans y trouver un plaisir immense.

L’un des arguments des défenseurs du film est la qualité des images, qui nous montrent joliment il est vrai une nature parfois sublime. La ville d’Hangzhou est entourée d’une campagne magnifique et le fleuve avec ses vieilles barques donne l’occasion au réalisateur de nous envoyer quelques belles cartes postales. La ville d’Hangzhou est aussi à l’image du pays : elle se reconstruit au fur et à mesure qu’on la démolit (scènes de démolition, vente d’un appartement dans une résidence de qualité – c’est très cher – à des parents – les pêcheurs – désireux de bien installer leur fils qui se marie, vues de la ville nouvelle et des immeubles, etc…) et elle se tourne vers la modernité et le business. Et on se laisse emporter ainsi vers la fin du premier volet qui voit la pauvre vieille dame, désormais gardée par son petit dernier qui était aussi son préféré, mourir, être enterrée, alors que la fille du frère aîné retrouve une complicité avec sa mère et que son instituteur de mari vient de publier un premier roman, sorte de policier dont l’intrigue est prétexte à parler de choses plus importantes (mise en abyme du projet du réalisateur ?). Et le générique de fin arrive, qui nous annonce que nous en avons vu le volet 1, déjà bien long, et ce n’est pas fini ! Que faire ? Aller voir le deuxième volet ou s’abstenir ? L’enthousiasme de certaine presse spécialisée ne nous a pas emportés. Et puis les produits chinois nous envahissent bien assez pour ne pas nécessairement nous « enchinoiser » culturellement à tout va ! Suite au prochain épisode, si on le veut bien.

La Llorana, Jayro Bustamante

1982-1983, Guatemala : le Général au pouvoir, Efrain Rios Mont, se livre à un génocide contre la population maya ixile du Guatemala (1771 victimes officiellement reconnus) au cœur d’une guerre civile menée par les dictatures successives du pays contre les communistes (de 1960 à 1996) .

La Llorana revient sur le procès du dictateur (2013), perdu par celui-ci, puis annulé pour vice de procédure. A partir de là, le film est un huis-clos, qui se passe entièrement dans la villa du Général (dont le nom est modifié en Enrique Monteverde, mais dont le physique ressemble à s’y méprendre à celui de son modèle). Une villa encerclée par les manifestants mayas qui pleurent leurs disparus et réclament justice. Une villa où sont regroupés le Général et sa femme, leurs fille et petite-fille, un garde du corps, fidèle parmi les fidèles, la dernière domestique de la maison (tous les autres ont préféré quitter le service, effrayés par la llorona), sans doute la fille du Général (qui ne résistait pas au charme des jeunes femmes mayas). La tension monte progressivement, entre la présence bruyante et visible des manifestants et le sentiment d’un ennemi intérieur, la llorona, bien sûr, dont on ne sait s’il s’agit d’un fantôme venu hanter la maison ou si elle s’est incarnée dans une jeune domestique, venue du même village que Valeriana et dont la beauté et l’attitude sont plus qu’inquiétantes. Carmen, la femme du Général, plus vraie que nature tant qu’elle défend aveuglément son mari, se met à faire des cauchemars dans lesquels elle est la mère de deux enfants mayas qu’elle tente de soustraire à la sauvagerie des militaires. Quant au Général, ses nuits sont dérangées par des pleurs de femme qu’il est le seul à entendre et qui le poussent à deux reprises à arpenter la maison, revolver au poing, pour trouver celle qui s’est introduite chez lui, manquant tuer d’abord sa femme, puis sa petite-fille.

La légende de la llorana veut que cette pleureuse soit le fantôme d’une mère qui cherche ses enfants, qu’elle aurait tués ou perdus. Ici, Bustamante revisite le mythe pour en faire une femme qui, certes, a perdu ses enfants (le Général est responsable de leur mort), mais vient chercher justice pour tout un peuple. La llorana est donc cette jeune domestique qui entretient avec la jeune Ana une relation ambiguë (premier niveau de lecture). mais la llorana est surtout le peuple des mayas qui font le siège de la villa et dont certains prennent les traits des disparus qu’ils réclament et pour lesquels ils demandent justice. Nous n’en dirons pas plus sur ce film magnifique, de peur de priver ceux qui le verraient après avoir lu cet article du plaisir d’en découvrir le déroulement et les différents rebondissements, sinon que les plans fixes avec lent zoom arrière sont remarquables, que la photo est de grande qualité, que la lenteur du film ne lui nuit jamais et qu’après Tremblements (son second film consacré à l’homosexualité au Guatemala), Bustamante confirme qu’il est un grand réalisateur, dont les œuvres ont une dimension politique intéressante sans pour cela renoncer à l’esthétique cinématographique. Ne manquez pas La Llorana, ce film exceptionnel, pour le cinéma autant que pour la mémoire des victimes des génocidaires fascistes du Guatemala !

La Promenade, Robert Walser

« Ecrire un livre sur rien », le vœu de Gustave Flaubert, exprimé quand il écrivait Madame Bovary, a peut-être été réalisé par Robert Walser avec La Promenade. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un roman – La Promenade est considérée comme une nouvelle -, mais Flaubert parlait-il nécessairement d’un roman ? Bien sûr, le prétexte de ce livre, dont le titre ne se cache pas, ce n’est pas tout à fait rien. Bien sûr, on pourrait en dire que c’est un livre sur tout… et sur rien. Toujours est-il que Walser joue ici avec une thématique banale, qui lui permet d’écrire un livre assez inclassable, proche par l’esprit de son roman posthume, Le Brigand. Et nous voilà partis, dans les pas de l’écrivain, pour une promenade dans certaines de ses fantasmagories familières, dans certaines de ses thématiques favorites, tout cela enveloppé dans un style chatoyant, une poétique enjouée et somptueuse, un humour détaché et omniprésent. Rencontres plus ou moins « poussées » avec des femmes (la première, il la croise dans son escalier, et s’interroge sur son origine tout en saluant sa « majesté pâle et fanée »), beauté du monde et affirmation poétique de l’assentiment de l’écrivain à la vie, joie, regard inconditionnel sur son environnement proche, relation aux autres, vues sous l’angle social tant qu’individuel, statut de l’écrivain et petite théorie de l’écriture, proposée par petites touches, ici et là, goût toujours renouvelé des petites choses, du quotidien et du banal, toujours magnifiés, petite philosophie sans prétention et opinions simples d’un homme sur le monde dans lequel il vit, et qu’il regarde évoluer sans toujours s’émerveiller (un regard désapprobateur sur les premières voitures et sur la vitesse, dangereuse pour les piétons), portrait de l’écrivain comme un voyou, un brigand et un paresseux, sens de l’autodérision, de la remise en cause de sa propre parole, etc…

La stylistique de Walser est d’une qualité incroyable (dialogues tout sauf banals et volontairement rédigés dans un style surprenant, comme si ces rencontres banales échappaient justement au banal par le classicisme et un registre de langue désuet). Les descriptions de la nature environnante sont poétiques et pleines d’images délicates et recherchées. L’humour et le côté enjoué du texte passent également par le style, parfois excessif et volontairement décalé. Bref, l’écriture est maîtrisée et le fond et la forme au service l’un de l’autre. Tout cela pour raconter une promenade d’une journée, avec ses rencontres, ses détours, ses moments d’émerveillement et de joie, ses évasions dans la rêverie et l’imagination, ses temps de réflexion et de pensée, sans jamais que le texte et son auteur ne se prennent au sérieux. On pense bien sûr aux Rêveries du promeneur solitaire, auxquelles Walser a peut-être voulu répondre à sa façon, cocasse et tendre, mais on pense aussi, car Walser était sans doute bien plus un novateur qu’un imitateur, à Perec et sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, car La Promenade n’hésite pas à se lancer, à ses moments, dans une liste presque exhaustive de ce qui est vu au cours de cette journée de bonheur et de poésie que nous fait partager avec un génie certain l’auteur qu’admirait Kafka, et ce n’est sans doute pas la moindre des références. Je ne sais pas si Walser a réellement écrit un livre sur rien, mais ce livre-là, j’en suis sûr, ce n’est pas rien. C’est un court livre, qui ne vise peut-être pas au statut de chef-d’œuvre quand l’écrit son auteur, mais qui mérite plusieurs lectures, ce qui est un signe. Enfin, il m’a inspiré de nombreuses pistes de propositions d’écriture pour mes ateliers, ce qui est là encore le signe d’une écriture riche et digne d’intérêt. Mais Walser, je ne vous l’apprend pas, s’il se moquait bien de privilégier sa carrière littéraire, est un grand écrivain. La Promenade le confirme assurément. N’hésitez pas à y jeter un œil, le deuxième suivra sans aucun doute.

Chimère, Emmanuelle Pireyre

Le dernier livre d’Emmanuelle Pireyre, comme les précédents sans doute, rejoint l’appel de Sophie Divry, Aurélien Delsaux et Denis Michelis pour un roman contemporain qui nous parle, sans renier la fiction, et sans vouloir faire dans le réalisme des grandes problématiques de l’époque actuelle. L’autofiction – sur laquelle nous ne nous attarderons pas – et le roman historique mis sur la touche, en ce qui concerne la question de la création d’une grande littérature contemporaine, le roman souhaité par Divry et une quinzaine d’auteurs de sa génération est-il en passe d’apporter au lecteur exigent une satisfaction de sa soif légitime de grands textes ? A la lecture de Trois fois la fin du monde, de Divry, et de Chimère, de Pireyre, et en les comparant aux œuvres des maîtres du XXe siècle, comme celles de Kafka, Walser et Beckett, par exemple, et pour ne pas rendre la liste exhaustive, nous répondrons à cette question, hélas, par la négative. En effet, il ne suffit pas de reprendre et appliquer les théories de Kundera sur le rapport du roman et de l’expérience humaine dans « le piège qu’est devenu le monde » pour signer de grands livres. Chimère est peut-être la preuve que non, cela ne suffit vraiment pas. « L’une des caractéristiques essentielles du roman est de refléter quelque chose de notre société contemporaine » dit Divry dans son essai très intéressant Rouvrir le roman. Le dernier opus de Pireyre ne s’en prive pas : Europe, OGM, manipulations génétiques en tous genres, politique sont au rendez-vous et le reflet qui y est donné d’une Europe si lointaine de ses citoyens peut donner à réfléchir. Divry, toujours elle, regrette aussi dans le même essai que rares sont « les auteurs qui aiment à creuser la voix du comique tout en « ne lâchant rien » littérairement sur leurs exigences ». Elle affirme également que « le comique est un ferment intellectuel majeur dans la création artistique », nous rappelant que Rabelais, Diderot, Molière, Shakespeare, Cervantès, Swift et Aristophane savaient faire rire leurs lecteurs. Et leurs chefs-d’œuvre, pensons à Jacques le Fataliste, pour n’en citer qu’un, traversent les siècles et trouvent peu de textes dans la production actuelle digne de leur grandeur. Chez Pireyre, l’humour est omniprésent, comme dans ses performances d’ailleurs. Un humour léger et plein de détachement, nous semble-t-il. Mais en refermant Chimère, lu sans déplaisir, mais aussi sans passion, nous serions prêts à parier que dans un siècle, ce roman qui nous parle d’aujourd’hui avec un sens certain du comique et de l’humour sera déjà oublié. Nous vous invitons donc à le lire toutes affaires cessantes pour vous faire votre propre opinion sur ce sujet, car bon nombre de lecteurs de ce dernier livre d’Emmanuelle Pireyre ne seront sans doute pas d’accord avec cette courte critique, tant le ton de l’auteure peut plaire. En l’achetant, vous aiderez par ailleurs une maison d’édition qui mérite sans doute un coup de main des lecteurs, Les Editions de l’Olivier. Alors, bonne lecture quand même.

Le miracle du Saint inconnu, Alaa Eddine Aljem

Amine, un jeune homme qui véhicule dans le désert, dans le coffre d’une voiture improbable, un sac bourré du butin d’un casse a juste le temps de l’enterrer au sommet d’une colline, en réalisant une tombe qui doit lui permettre de retrouver plus facilement son magot quelques années plus tard, avant de se faire coffrer par la police. A sa sortie de prison, il se fait emmener sur place par un taxi, pour s’apercevoir que la colline est devenue un lieu de culte, et que le mausolée du Saint inconnu est bien gardé la nuit. Il s’installe dans le nouveau village qui s’est construit à côté et, sans argent, réfléchit à la façon de retrouver son sac plein de billets, en se faisant aider par un taulard, surnommé « le cerveau ».

Parallèlement, un jeune médecin s’installe au dispensaire du bled où il découvre l’inanité de son métier dans un village où il représente une attraction pour les vieilles femmes, qui viennent le consulter pour des bobos imaginaires. Quant aux hommes, qui sont tous malades (dixit l’infirmier du dispensaire) ils préfèrent s’en remettre au Saint inconnu. L’infirmier lui tend invariablement le même médicament pour mettre un terme aux consultations. Et chaque jour, les vieilles femmes reviennent consulter, façon comme une autre de rompre leur ennui. Un père et son fils tentent encore de cultiver une terre aride. Il n’a pas plu depuis dix ans et tous les paysans quittent la terre pour le mausolée ou pour la ville ou un autre village, ce qui provoque la colère de Brahim, le père, qui finira par s’en remettre à Dieu pour faire pleuvoir, avant de mourir de désespoir, laissant seul et inconsolé son fils qui ne rêvait que de partir en emmenant avec lui son père. Chez le barbier, qui fait aussi office de dentiste, deux compères attendent en bavardant et en laissant passer devant eux les gens de qualité du village : le gardien du mausolée qui est traité en héros (il a créé l’événement) quand son chien arrête un voleur ; Amine, qu’on prend pour un scientifique.

L’ennui règne donc au village. Il pousse, un soir, l’assistant du toubib à voler le panneau du mausolée sur lequel est écrit, sur fond doré, Mausolée du Saint inconnu. Ce même ennui pousse une nuit le toubib a organisé une mascarade pour faire « flipper », comme il le dit, les villageois en leur permettant de retrouver comme par l’effet d’un miracle le fameux panneau. Pendant ce temps, Amine et le cerveau réfléchissent à la façon la plus propre de récupérer le butin, se faisant parasiter par le pauvre voleur que le garde et son berger allemand arrêtent, puis endormant les deux gardiens du mausolée sans parvenir à mener l’action jusqu’à son terme. Le cerveau, qui veut faire ses preuves, écrase le chien sans le tuer, puis miné par le remords refuse de monter jusqu’au mausolée une nuit où il est sans gardien. Mauvais pressentiment. Le lendemain soir, un pèlerinage de trois nuits a commencé au mausolée. Comment récupérer l’argent ? Quand, vers la fin du film, Amine se présente avec la ferme intention d’agir enfin, et seul, une sacrée surprise l’attend.

Premier film du jeune réalisateur, Alaa Eddine Aljem, Le Miracle du Saint inconnu va ainsi de scènes en scènes doucement jusqu’à son terme, sans que l’ennui ne gagne le spectateur. L’humour ne force pas le trait, le regard sur un Maroc égal à lui-même est tendre et pertinent dans son observation d’un petit peuple qui vit dans le respect de ses vieilles traditions. Pas de caricature dans cette observation, pas d’ironie non plus, mais une légèreté qui n’empêche en rien une certaine gravité et quelques scènes où l’émotion a sa part. Sur un plan plus esthétique, la photographie est plutôt belle, sans ostentation (le paysage n’y est pas pour rien, ni le cadrage du ciel et de la terre).

Pour finir, le Saint inconnu est un gros sac plein d’oseille, ce qui ne l’empêchera en rien de provoquer un petit miracle pour le village, après qu’une pauvre vieille en fauteuil roulant ait déjà retrouver ses jambes grâce à l’eau du mausolée et de son Saint ! Joli film donc, devant lequel on rit et sourit, et devant lequel les amis du Maroc trouveront sans doute à penser sur l’évolution d’un pays qui oscille entre tradition et modernité.

Prins, César Aira

Prins est le 102e roman de l’écrivain argentin César Aira. Et celui-là est une véritable réussite. Comme d’habitude, l’intrigue est délirante, et les rebondissements laissent penser que l’auteur se tend à lui-même des pièges qu’il ne va pas pouvoir déjouer. Son personnage principal, un écrivain qui s’est enrichi en écrivant des romans gothiques, s’est lassé de son métier, dont il considère qu’il le fait sans grande conscience. Il est vrai qu’il n’écrit même plus ses livres, qu’une équipe de sept scribes se charge de rédiger pour lui. Mieux encore, il a visiblement signé tous les romans gothiques qui se sont écrits depuis les origines du genre (rappelons-nous le Pierre Ménard de Borges, qui réécrit à l’identique le Don Quichotte de Cervantes). Bref, il en a marre et cherche comment remplacer l’écriture par une occupation aussi prenante. Réponse : l’opium !

Comment Aira va-t-il se tirer de pareil défi ? Au mieux, rassurez-vous. Son personnage trouve de quoi fumer jusqu’à la fin de sa vie (l’équivalent, en masse, d’une machine à laver), doit héberger son dealer jusqu’à ce que le tas d’opium soit fumé (je vous laisse découvrir pourquoi en lisant le bouquin), rencontre dans le bus une femme dont il fait sa maîtresse et qui vit elle aussi dans sa maison. Ce n’est pas tout : ses scribes, inoccupés, font des leurs dans la ville et il va devoir les ramener à la raison. Tout en jouant avec les codes et les clichés du roman gothique, Aira en est là de son intrigue à dormir debout quand on se dit que la fin approche et que, même s’il nous a habitué à dénouer ses histoires en très peu de pages, cette fois cela risque de s’avérer délicat.

Le bougre s’en sort de main de maître en nous faisant vivre, par une écriture pour le moins déjantée et dans un final déroutant, dans la tête d’un type bourré d’opium, sans véritablement suivre les exigences de son intrigue et en concluant par un dernier paragraphe qui peut-être nous en dit un peu sur le tour de force de l’auteur et dont je vous livre les dernières phrases : « La difficulté pouvait paraître insurmontable, mais il se trouvait que je savais comment m’y prendre. Personne d’autre au monde peut-être ne le savait, alors qu’au fond c’était simple. Il suffisait de prendre un fait déjà survenu, dans toute la perfection de ce qui s’était passé comme cela s’était passé, et de le décalquer, ou plutôt, vu que la réalité est tridimensionnelle, de l’utiliser comme un moule pour y coller du neuf. » Comme si Aira nous disait comment il a fait pour écrire un livre aussi génial. Étourdissant.

Psychomagie, un art pour guérir, Alejandro Jodorowski

Alejandro Jodorowski, le réalisateur – écrivain, acteur, psychothérapeute… parmi ses nombreuses activités – chilien, est surprenant. Les amateurs de ses films ne s’attendaient sans doute pas à ce qu’il nous livre, pour son nouvel opus, un documentaire. C’est chose faite avec ce film consacré à son activité de thérapeute, qui nous montre un aspect jusqu’alors un peu caché de sa vie. Et disons-le tout net, en sortant de la salle après visionnage de Psychomagie, un art pour guérir, la sympathie qu’on peut ressentir pour l’homme s’en trouve sans doute renforcée.

Cela commence avec un peu d’humour et d’autodérision. Jodorowski, face à la caméra lit un court texte qui parle rapidement de Freud, comme inventeur de la psychanalyse, thérapie fondée sur la science, puis, tout aussi vite, de Jodorowski, inventeur de la psychomagie, fondée sur l’art. Ensuite, le film nous montre son action thérapeutique dans le cadre de différents cas, qui concernent tous des femmes et des hommes qui se sont adressés à lui pour guérir des traumas, parfois particulièrement lourds. De ce point de vue, le film fait un peu catalogue, mais peu importe. Un homme vient le voir pour se débarrasser de l’influence néfaste qu’exerce sur lui un père dont on peut penser qu’il s’agit d’un pervers narcissique, un autre pour se débarrasser, à 47 ans, de son bégaiement, une femme, pour résoudre, huit ans après, le traumatisme qu’a causé chez elle le suicide de l’homme qu’elle aimait la veille de leur mariage, et sous ses yeux, etc… Dans tous les cas, la thérapie, basée sur la créativité de Jodorowski fonctionne de façon impressionnante et permet aux sujets de se défaire de leur souffrance. Dans un cas, celui d’une femme de 88 ans, en lourde dépression, il n’y a pas de retour sur la « cure ». On peut penser qu’elle a échoué tant la dame semble pétrie de résistances et peut-être un peu trop âgée pour dénouer sa névrose. Dans tous les cas, l’empathie du thérapeute – sa grande humanité – est belle à voir. Dans tous les cas, ses idées thérapeutiques semblent hardies, intelligentes. Le contact physique y est omniprésent – ce qui est interdit en psychanalyse, rare dans les autres formes de psychothérapies – et intense, la mise en scène des traumas tient de la performance et peut se jouer dans les rues de la ville (avec la protection de la caméra et d’une équipe de tournage, mais on peut imaginer qu’il n’y a pas eu d’exception pour le film et que les habitudes de travail de Jodorowski n’ont pas été modifiées). Drôle de pratique, visiblement très efficace.

La deuxième partie du film montre des expériences de psychomagie sociale, faites au Chili et au Mexique. Dans un théâtre de Santiago, la foule, à la demande du réalisateur, concentre son énergie vers une femme qui se trouve sur scène, victime de cancers à répétition, dans le but d’essayer de la guérir collectivement. On la voit une dizaine d’années plus tard témoigner de son expérience. Dans le second cas, au Mexique, c’est à l’organisation d’une « manifestation » de rue pour guérir la foule des proches de victimes de la guerre du narcotrafic que l’on assiste.

On reste pantois devant l’énergie d’Alejandro Jodorowski (il a aujourd’hui 90 ans), devant sa générosité et son humanisme, devant sa modestie, également. Pas de voix off, pendant tout le film, qui commenterait ce qu’on voit. Le spectateur est seul juge. Pour ma part, j’étais conquis par les films du maître. Je le reste et suis désormais conquis par l’homme. Reste à découvrir ses romans et sa poésie.

It must be Heaven, Elia Suleiman

Le réalisateur du film, un Palestinien de Nazareth répondant au nom d’Elia Suleiman, se filme dans sa ville, où son regard neutre, à la Buster Keaton, s’étonne sans cesse de ce que ses contemporains lui donnent à voir, puis, une fois envolé vers Paris et New-York, garde cette candeur face aux scènes les plus surréalistes ou les plus surprenantes. Peu de paroles, l’une des seules fois où l’on entend la voix de Suleiman, c’est dans le taxi d’un Noir-américain de New-York, qui lui demande de quel pays il vient. « De Nazareth. » répond le Palestinien. « C’est un pays, Nazareth ? » lui demande l’autre, qui finit par s’arrêter en lui disant que c’est la première fois de sa vie qu’il voit un Palestinien. La course sera gratuite. Il en va ainsi de tout ce film, dans lequel se suivent des scènes burlesques que le regard du réalisateur-acteur enregistre sans commenter, sinon par une discrète inflexion d’un visage qui reste invariablement impassible. Paris, désert, un jour de 14 juillet, au coin des rues apparaissent soudain des tanks ou des chevaux montés par des militaires, suivis de près par une auto-crotte dont le bruit de déglutition évoque le Jacques Tati de Mon Oncle (on retrouvera cette influence ici et là dans le film), Paris ville de la mode où le premier jour est marqué par la jeune beauté des femmes de la rue, filmées à la façon d’un clip, avec pour musique une version lascive d’I put a spell on you, Paris ville où la police semble omniprésente, que ce soit montée sur rollers ou sur overboard, elle passe son temps à poursuivre des gens qui courent et semblent n’avoir que peu de chose à se reprocher, Paris ville des sans domicile fixe. New-York, quant à elle, est rêvée par Suleiman en ville de Far West où Monsieur et Madame Tout-le-monde font leurs courses et vaquent à leurs occupations les plus banales avec une arme – et quelle arme ! – en bandoulière (scène d’une drôlerie intense), où les flics, ridicules, coursent dans un parc une femme à la poitrine peinte d’un message de soutien à la Palestine, en vain. Et toujours, champ, contre-champ, le corps et le visage de Suleiman, immobiles, qui observent ces scènes si étranges sans faire passer le moindre message. « Etes-vous le parfait étranger ? » lui demande un Américain qui l’interroge devant des étudiants déguisés pour Halloween. Une fois encore, le réalisateur ne répond pas. C’est sans doute le film qui le fait pour lui. Un joli film, plein de poésie et de drôlerie, qui n’en regarde pas moins notre monde et, sans jugement, laisse au spectateur le soin de réfléchir lui-même à la réalité dans laquelle nous vivons tous. Un film à voir sans aucun doute et à recommander à vos amis.

A la Colonie disciplinaire, Franz Kafka

Deuxième tome de la réédition, datant de 1998, des nouvelles de Kafka par les éditions Acte Sud dans leur collection de poche Babel, A la Colonie disciplinaire regroupe des textes publiés du temps de la vie de l’écrivain (1919 à 1924). Pour qui l’aurait oublié, Kafka était génial. La description d’une « machine un peu particulière », qu’un officier, désormais seul à défendre une justice qui ne donne à l’accusé aucun moyen de défense, ne l’informe pas du chef d’accusation et le condamne à mort sans le prévenir du verdict, pour l’exécuter sans autre forme de procès grâce à un engin de torture d’un genre tout à fait inédit, présente à un enquêteur étranger venu observer ce qui se passe dans une colonie disciplinaire d’un pays qui n’est pas nommé, donne lieu à une nouvelle à l’intrigue surprenante de bout en bout. C’est l’autre (un autre) versant du roman inachevé Le Procès. Le vrai condamné de la nouvelle est d’ailleurs la machine elle-même. Le commandant qui l’a inventée et l’a mise au centre du système judiciaire de l’île où elle est utilisée est mort. L’officier qui l’utilise se heurte à un nouveau commandant qui n’est pas favorable à cette justice-là, il joue sa dernière carte pour faire survivre la création de son chef aimé, et son statut de juge, en même temps que de bourreau. A vous de découvrir le reste de l’intrigue.

Le recueil comporte quelques autres joyaux de l’art de la nouvelle que Kafka a porté à son paroxysme : Un Médecin de campagne, Ce qui tracasse le Père de famille (le fameux Odradek, célébré par Vila Matas, ce grand défenseur de la littérature et de ses écrivains les plus dignes d’intérêt), Compte rendu pour une académie (rédigé de la main d’un singe qui s’est vu dans l’obligation de se transformer en homme, le mouvement inverse de la Métamorphose), Première Souffrance (un trapéziste qui fait le choix de ne plus jamais descendre de son trapèze, dont Le Baron perché de Calvino a sans doute dû quelque peu s’inspirer), Un artiste du jeûne (la triste histoire d’un jeûneur professionnel à une époque où son art finit par ne plus intéresser les foules), parmi d’autres textes de haute volée, est la sélection que je vous propose de cette relecture. Rien d’autre à faire que lire et relire les textes de cet auteur à la vie et la trajectoire artistique un peu particulières, pour en rester chaque fois pantois et admiratif. Sans oublier de dévorer tout ce qui a pu s’écrire sur lui, bien souvent aussi passionnant que son œuvre – rien d’anormal à cela, son œuvre a inspiré ces essais. Alors, allez-y les ami-e-s, lisez Franz Kafka !

The Lighthouse, Robert Eggers

Le film dont il va être question ici ne plaira pas à tout le monde. On peut sans doute lui faire des reproches, rien de plus facile. Mais il n’est pas question de ça aujourd’hui, puisque The Lighthouse est un film si plein de qualités qu’on se passera de lui chercher des défauts. Allons-y, donc. Vous voilà bien calé dans votre fauteuil, attendant que commence la séance. Vous avez eu raison d’arriver à l’heure, car le premier plan du film est une pure splendeur. Commençons par le début, rien de mieux : format carré, technique du passé, noir et blanc de circonstance, oui, vous avez bel et bien l’impression de voir un bon vieux film des années du début du cinéma. L’écran est gris-blanc, uniformément. Pas de bande-son pour le moment. Puis, peu à peu, l’image se ride, en même temps que vous entendez le bruit du moteur d’un bateau, et le décor apparaît, lentement, une mer plane et un horizon vide qui se remplit doucement d’une île sur laquelle on peut voir, enfin, un phare. Tout est là. Deux hommes débarquent. Ils sont la relève des deux gardiens du phare qu’ils croisent sans échanger ne serait-ce qu’un bonjour. Ce sont Thomas Wake, le gardien chef, et Ephraïm Winslow, son assistant qui se chargera des tâches les plus ingrates pendant que son supérieur se réserve la lumière, qu’il considère comme sa propriété et garde soigneusement sous clé. C’est à leur long tête-à-tête, qui doit durer quatre semaines, que vous allez assister.

Les amateurs de cinéma ne vont pas être déçus : film tourné en 35 mm, en noir et blanc, dans l’esprit du cinéma muet, photographie splendide, tout est fait pour plaire aux cinéphiles. Mais ce n’est pas tout, car le scénario est plein de références littéraires qui vont vous faire revisiter Lovecraft, dans une horreur organique discrète, mais omniprésente, Shakespeare, avec les envolées lyriques et théâtrales de Wake (magnifique évocation du Dieu grec de la mer quand il maudit son assistant et le voue aux pires châtiments de l’océan et des ses créatures les plus effrayantes), Melville, dont Wake semble être un personnage, et qui sera d’ailleurs explicitement comparé au capitaine Achab de Moby-Dick, et la mythologie grecque (sirènes, Poséidon et mythe de Prométhée). La narration, enfin, est romanesque à souhait et fait passer le scénario pour une adaptation d’un grand texte de la littérature.

Vous êtes bien assis dans votre fauteuil, le noir se fait dans la salle, et vous n’allez pas regretter d’avoir choisi The Lighthouse. Bon film !

Le Brigand, Robert Walser

Ecrit en 1925, sans volonté de publication de son auteur, Le Brigand le fut au crayon noir et dans une écriture microscopique sur des microgrammes, ces petits feuillets sur lesquels Walser finira sa vie d’écrivain en « walsérisant », comme il le disait avec un sens de l’autodérision tout walsérien, des proses ultra-courtes. C’est un texte qui me fait penser à celui de Louis-René Des Forêts, Le Bavard, en partie à tort sans doute. Les titres, peut-être, qui se ressemblent. Et puis, la forme, des romans qui n’en sont pas vraiment, de drôles d’objets littéraires, qui se moquent un peu des conventions de la fiction. Des blocs de matière verbales, du texte, du texte. Le Brigand, pour en revenir à notre sujet du jour, est en fait le portrait, tous azimuts, qui sans cesse échappe à lui-même pour sans cesse revenir à son sujet afin de mieux s’en éloigner et y revenir, n’a pour structure narrative qu’une espèce d’errance, semblable à la promenade à pied sans but précis qu’affectionnait l’auteur né à Berne, et qui mourra d’épuisement, semblerait-il, le 25 décembre 1956, au cours d’une promenade dans la neige après avoir écrit, bien des années plutôt un petit livre intitulé La Promenade, mais revenons à notre Brigand qui est donc le portrait d’un personnage ressemblant à l’auteur par bien des points de vue et avec lequel le narrateur se confond au point parfois de dire « je » quand il parle de lui et de confier à son lecteur que l’écriture du texte se fait avec l’aide du personnage lui-même. Il est question des relations de cet homme qui ne sera jamais autrement nommé que par son surnom avec deux jeunes femmes, Wanda et Edith, auxquelles on peut sans doute ajouter Selma, sa logeuse, de ses rapports distants, c’est le moins qu’on puisse dire, à la sexualité et à l’amour. Mais, Walser se fichant éperdument d’écrire un roman réaliste, son sujet se dérobe bien souvent à lui, et nous voilà partis à sa suite dans des digressions qui font penser à celle d’un Diderot dans son Jacques le Fataliste, où il peut aussi être question d’écriture, puisque bien sûr, Le Brigand, à la façon de Walser, est écrivain, enfin, de loin, mais tout de même un peu. Et tout comme le fait Diderot, le narrateur joue avec son lecteur en multipliant les annonces qu’il ne tient pas forcément et qu’il abandonne par des fuites du genre « Nous y reviendrons sans doute… ». Ce petit jeu devient assez vite amusant, et on est tenté de reprendre la lecture du texte pour noter les annonces non tenues et celles, plus rares, qui le seront. Le brigand, comme son surnom l’indique, est un anti-conformiste, un monsieur « pas-comme-tout-le-monde » et, comme son surnom ne l’indique sans doute pas, un type plutôt bien, qui ressemble par bien des traits donc à Walser. C’est un texte, tout comme L’Institut Benjamenta, ou Les Enfants Tanner, et d’autres encore de Walser, qu’il ne faut pas se priver de lire et auquel on prendra plaisir dès lors qu’on accepte d’être baladé par l’auteur et qu’on n’attend pas d’un roman qu’il soit nécessairement fidèle à son intrigue, d’autant que là il n’y en a que bien peu, d’intrigue. C’est de la littérature, de la matière-texte. C’est du bon Walser, publié bien longtemps après sa mort, et il faut, avant d’en finir avec cette courte et incomplète évocation, remercier les deux fous de littérature qui ont permis son édition en transcrivant, sacré exploit, les microgrammes retrouvés dans les papiers de l’écrivain après son décès, Jochen Greven et Martin Jurgens, un travail qui leur prit des années. Pour finir vraiment, cette fois, Walser faisait l’admiration de Kafka, fait penser à Pessoa par certains aspects de sa carrière posthume, est célébré dans nombre de ses livres dont la littérature est l’héroïne par le grand Enrico Vila-Matas. Voilà qui vous situera le bonhomme !

Entre la Vie et la mort, Nathalie Sarraute

Il y a à Nice une petite librairie de livres d’occasion où l’on trouve des raretés : ce livre, de Nathalie Sarraute, en est… Quand on pense à sa bibliographie, on pense évidemment à Tropismes, Enfance, ou Le Planetarium... Ce sont les livres d’elle qu’on voit dans les rayons des « bonnes librairies ». Pour Entre la Vie et la mort, c’est une autre histoire. Allez savoir s’il est seulement encore publié. Peut-être bien, après tout. Mais alors, fort mal diffusé !

Sarraute n’écrit pas comme le commun des mortels, elle se moque bien de publier des romans, elle a envie de faire autre chose. Et elle ne démord pas de ce projet, jamais. Ici, dans ce livre qu’on peut tout de même appeler roman, les personnages n’ont pas de patronyme. Au début du livre, on se demande s’ils sont deux ou trois. Et on se demande surtout où l’auteur vous nous mener et emmener ses « personnages ». Peu à peu, on comprend que le « il » est un écrivain qui publie son premier livre. Peu à peu, on comprend que le « roman » qu’on a entre les mains a pour thème l’écriture. Mais il ne faut pas être pressé, avec Sarraute, il ne faut pas non plus s’imaginer qu’elle va nous faciliter la lecture. Elle aimait à écrire d’une façon qui rende la compréhension malaisée. Si bien qu’à chaque début de nouveau chapitre, on est face à de nouvelles questions sur le fond de ce qu’on lit, sur des choses aussi simples que la personne – ou l’entité – à laquelle peut bien renvoyer un pronom personnel (les « elle » du livre sont particulièrement énigmatiques). Sarraute lance un défi à son lecteur : « Me suivras-tu jusqu’au bout ? », « Sais-tu de quoi ce que tu lis peut bien parler ? ». Et le lecteur qui s’accroche à chaque page, comme un naufragé à sa planche, peut être tenté de lâcher, d’abandonner. Une fois passée la tentation de ne pas pousser la lecture jusqu’à son terme, une fois accepté le fait de ne pas être maître du jeu et de devoir se creuser la tête pour être sûr de bien suivre ce qu’on lit, la lecture devient plaisante. Quelque chose rend la compréhension un peu plus difficile encore, fidèle à son intérêt pour l’inconscient et les pensées confuses qui en émerge, elle lance des phrases, prononcées par ses « personnages », dont aucun n’est nommé, qui sont tout juste ébauchées, pas terminées. Jouant sur les clichés que la réception d’une oeuvre littéraire peut faire naître chez des lecteurs, qu’ils soient professionnels ou très amateurs, elle évite ainsi d’enfiler les perles de la banalité du discours sur un livre dont on ne connaît de toute façon pas le contenu. Et on en arrive ainsi, bon an, mal an, à la fin d’un roman sans intrigue, qu’on a lu sans déplaisir, en se disant toutefois que cette autrice du « Nouveau Roman » nous mène la vie dure et que même la lecture de L’Ere du soupçon, son essai sur l’écriture telle qu’elle la concevait, ne nous est pas d’un grand secours. On se dit qu’il faudrait, pour vérifier ses hypothèses sur le texte (le « elle », qui accompagne ce « il » écrivain, pourrait bien parfois renvoyer à la littérature elle-même, ou à l’écriture, par exemple) le relire, stylo en main, en notant tout de ses impressions et de ses analyses. Oui, vraiment, Nathalie Sarraute, tout comme Claude Simon, est de ces écrivains qui donnent du travail, et du fil à retordre à leurs lecteurs. C’est peut-être au bout du compte la certitude d’avoir affaire à une »pointure », dont les ouvrages, s’ils ne sont pas toujours très excitants, n’en sont pas moins des essais plus qu’intéressants.

La Cordillère des songes, Patrizio Guzman

Pablo Salas, au coeur du nouveau film de Patrizio Guzman

« Au Chili, quand le soleil se lève, il a dû gravir des collines, des parois, des sommets avant d’atteindre la dernière pierre des Andes. Dans mon pays, la Cordillère est partout mais pour les Chiliens, c’est une terre inconnue. Après être allé au nord pour Nostalgie de la lumière et au sud pour Le bouton de nacre, j’ai voulu filmer de près cette immense colonne vertébrale pour en dévoiler les mystères, révélateurs puissants de l’histoire passée et récente du Chili. »

Guzman, avec ce nouvel opus de son cinéma documentaire hors-classe, filme son pays et narre son histoire proche, celle de la dictature infâme de Pinochet. Comme dans ses deux chefs-d’œuvre dont il cite les titres dans la déclaration ci-dessus, il s’intéresse d’abord à un aspect de la géographie naturelle de son pays pour glisser progressivement, par analogie ou par un procédé plus subtil qui nous aura échappé, vers le pays, puis vers les méfaits de cette dictature et l’un des aspects de la perversion politique du fascisme chilien, pour en arriver magistralement, dans La Cordillère des songes, à une ouverture vers le monde et son organisation économique, néo-libérale. Dans son « étude » du Chili actuel, il parle de la libéralisation du système, en évoquant l’exploitation du nickel chilien abandonnée à des puissances étrangères, et à la création de territoires intérieurs qui ne sont plus désormais chiliens. Ce type de dérive est le résultat de la politique économique mise en place par l’extrême-droite violente et criminelle de Pinochet, qui, dit la voix off, nommait des ministres de l’économie dont la seule préoccupation était la mise en place de cette nouvelle organisation inspirée et télécommandée par les États-Unis. La conclusion du film, tout comme les images d’archives que Guzman emprunte à un cinéaste chilien (Pablo Salas) qui passe sa vie à filmer et archiver une mémoire de l’histoire récente du Chili à l’usage des jeunes générations en conservant ses images de toutes les manifestations et mouvements populaires (travail colossal et admirable), dans lesquelles les violences de la police de Pinochet sont d’une très grande brutalité (et le commentaire en voix off en rappelle les conséquences funestes pour les manifestants) glace le sang. Pourtant, tout commence par des images somptueuses (parfois un rien lénifiantes) de la grandiose montagne dont les Chiliens ne savent rien, tout comme ils ont longtemps su peu de chose des meurtres commis par les fascistes contre leur propre peuple (Pinochet et ses sbires voyaient la société comme un corps intègre contaminé par les communistes qu’il fallait de fait éliminer). On y revient ensuite, ponctuellement. Mais très vite le vrai sujet du film est cerné et le va-et-vient entre ses différents niveaux n’est pas aussi évident et fluide que dans les deux films précédents du maître. C’est là le seul élément de critique qu’on puisse opposer à cette nouvelle réussite, qu’on jugera pourtant moins impressionnante que l’inoubliable Bouton de nacre, dont la splendeur reste inégalée. Finissons en rappelant que La Cordillère des songes a obtenu l’œil d’or à Cannes, à égalité avec un film déjà chroniqué ici. Et que nous vous invitons à aller le voir, comme tout ce que Guzman a pu réaliser.

Au Bout du monde, Kiyoshi Kurosawa

Incarnée par la chanteuse Atsuko Maeda, Yoko, une très jeune japonaise reporter pour une émission de télévision est en Ouzbékistan avec une équipe de tournage réduite dans le but de présenter aux téléspectateurs un pays évidemment plein de surprises. Poisson mystérieux et impossible à pêcher dans le lac artificiel Aydarkoul, dégustation d’un plat traditionnel au riz pas cuit faute de bois, éprouvante scène dans une attraction extrême d’un parc de l’ex-URSS, marché de Samarcande et mammifère légendaire, la jeune Yoko, même si le tournage ne semble guère la motiver, met toute son énergie dans les moments où elle présente, sans états d’âme pour elle-même, à ses risques et périls dans la scène du parc d’attractions, prête à manger un plat de riz cru, prête à tout. En même temps, elle semble très souvent terrorisée par ce pays qu’elle ne connaît pas, dont elle ne pratique pas la langue, alors qu’en prime elle ne parle pas anglais, sinon pour dire quelques mots et la phrase « I don’t understand ». En effet, elle ne comprend pas l’Ouzbékistan et elle est heureuse d’arriver dans sa capitale, Tachkent, où elle pense être plus dans son élément. Mais dès le soir venu, elle se perd dans les coins les plus reculés de la ville, quitte à se faire des frayeurs quand tombe la nuit et que son chemin croise celui des hommes ou qu’elle s’égare. Terrorisée et intrépide, entre deux eaux. On découvre alors que Yoko a un fiancé à Tokyo, qui est pompier. Leurs échanges de sms semblent plutôt platoniques et même froids, jusqu’à ce que la jeune femme découvre, dans un poste de police où elle échoue pour avoir fui les policiers qui voulaient l’interroger sur ce qu’elle filmait aux alentours du souk de Tachkent, en zone interdite, que des pompiers japonais ont trouvé la mort dans l’incendie d’une raffinerie. Elle se laisse alors aller à ses sentiments, jusqu’à ce que son ami l’appelle pour la rassurer. Thématique du blocage émotionnel chère à Kurosawa et déjà explorée auparavant. Autre thème du film, central celui-là, la peur de la journaliste qui ne connaît pas les codes du pays et vit ses escapades en solitaire comme des scènes de suspense. Pas de fantômes ni d’extraterrestres dans ce film de Kurosawa fils, mais la peur est toujours présente, avec son cortège de présence-absence à soi-même et aux autres (les rapports étranges de Yoko et de l’équipe de tournage, avec laquelle elle ne partage que le travail, sa relation amoureuse à distance, son absence à elle-même et à son véritable désir…) et de disparitions (combien de fois se perd-elle dans ces villes où elle erre parfois à la façon d’un fantôme). Pour conclure, c’est un étrange film qu’Au bout du monde, un film dont le scénario tient à un fil, un prétexte d’intrigue, mais un film qui se voit sans déplaisir et qui renouvelle indiscutablement la façon de raconter du réalisateur, qui s’est éloigné, une fois n’est pas coutume, du cinéma de genre dont il est un maître incontestable.

Peter Friedl, Teatro, Carré d’Art, Nîmes

Premier dimanche du mois, on va au musée d’art contemporain de Nîmes, sûr et certain d’y entrer en profitant de la gratuité offerte aux amateurs d’art près de leurs sous ou peu fortunés… Las, la règle a changé. Des années après la fin de la gratuité de la médiathèque (mise en place par une municipalité de gauche attentive à l’accès du peuple à la culture, mairie communiste il me semble, et il n’y a là aucune propagande pour ce parti moribond, et annulée par un maire de droite réaliste, à qui nous passons le bonjour…), peu de temps après l’ouverture du Musée de la Romanité, payant pour tous comme il se doit, c’est au tour du Carré d’Art de ne plus offrir la culture aux administrés de cette bonne ville, ne serait-ce qu’une fois par mois ! Quant aux chômeurs et aux étudiants, ils ont droit à un tarif réduit. Gageons qu’ils seront de moins en moins nombreux à tenter l’expérience de l’art contemporain… Les profs ? Ces passeurs de culture qui font venir leurs classes dans les musées paieront eux aussi leur prospection pédagogique. Honte à la mairie de Nîmes ! Honte aux bourgeois qui ont voté pareille mesure ! Souhaitons leur que leurs musées dépérissent et que leurs batailles électorales à venir soient payées de l’insuccès qu’ils méritent. Mais passons…

Peter Friedl expose donc au Carré d’Art. Artiste autrichien vivant en Allemagne, Peter Friedl est né en 1960. Familier de la Documenta de Kassel, en Allemagne, où il est régulièrement invité, il est aussi exposé en France (Marseille, Nîmes) et jouit visiblement d’un succès certain dans le milieu de l’art contemporain européen. Cela n’empêche pas le quotidien Le Monde de l’éreinter (« son oeuvre apparaît hélas aussi indigente que son discours se veut sophistiqué. »), ce qu’on peut comprendre en sortant de l’exposition. Pourtant, dès la première salle (Teatro Popular), ça commence plutôt bien, avec quatre barracas qui rendent hommage au théâtre de marionnettes portugais du XVIIIe siècle. Rien de grandiose, mais une belle occupation de l’espace, une installation qui se laisse voir sans déplaisir. Au sol, deux costumes grandeur nature pour adultes qui rêvent encore, comme au temps de leur enfance, de se déguiser en animaux. Trois salles sont ainsi occupées par ces costumes. Dans la salle suivante, sur des tables hautes, douze maquettes d’habitations (que le descriptif de l’expo détaille sans pitié : « la maison d’enfance de l’artiste en Autriche (…), la modeste résidence d’Ho Chi Minh à Hanoï », etc..) occupent l’espace, qu’elles partagent avec une vidéo très courte et assez illisible, filmée de nuit, de violences urbaines. Le spectateur qui voudrait en savoir plus ne peut lire les cartels de l’exposition, inexistants. Nous ne discuterons pas de ce parti pris, c’est un choix de l’artiste. Le descriptif fourni par le musée du Carré d’Art pallie ce manque. Les trois pièces suivantes se voient sans trop s’attarder (quatre marionnettes, une salle de dessins « indigents », dirait sans doute Le Monde, et nous avec, et une vidéo sur le rêve, inspirée d’une lecture de Friedl, Rêver sous le IIIe Reich, de Charlotte Berard.

En changeant d’aile dans le musée, on tombe sur une salle où, sur des socles de cirque, sont disposés des costumes de pirates, avec sabres et pistolet (référence aux lectures de Friedl sur l’histoire de la piraterie). L’installation laisse indifférent, mais moins sans doute que celle de la salle suivante dont nous ne ferons pas le compte rendu, de peur d’ennuyer le lecteur. Ni de la dernière, consacrée à une vidéo dans laquelle des acteurs disent le texte d’une nouvelle de Kafka (Compte rendu pour une académie) dans leur langue ou une langue de leur choix, sans sous-titrage. La sortie n’est plus très loin. Peter Friedl a exposé à Nîmes. Tarif : 8 euros. A vous de voir.

Cahier de l’Herne Samuel Beckett

Divine surprise en flânant dans une librairie niçoise cet automne : Le Cahier de l’Herne consacré à Samuel Beckett a été publié dans la collection biblio essais du Livre de Poche. Et ça commence par cent cinquante citations, dont je ne citerai pour le plaisir que celle-ci : « C’est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin, à la fin c’est la fin qui est le pire. », qu’on peut adapter à la vie autant qu’à l’écriture d’un roman ou à je ne sais quelle autre expérience. S’ouvre alors une partie intitulée Témoignages, et une sous-partie appelée Rencontres, qui commence par un court texte de Jérôme Lindon, l’éditeur chez Minuit de Beckett, émouvant et qui en dit long sur l’aura de l’écrivain et sur l’importance de son oeuvre aux yeux de celui qui allait enfin lui offrir sa confiance, après six essais dans d’autres maisons d’édition qui sont passées à côté de Molloy et d’une trilogie géniale : « C’est de ce jour que j’ai su que je serai peut-être un éditeur, je veux dire un vrai éditeur. Dès la première ligne – « Je suis dans la chambre de ma mère. C’est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j’y suis arrivé. » – dès la première ligne, la beauté écrasante de ce texte m’assaillit. Je lus Molloy en quelques heures, comme je n’avais jamais lu un livre. Or ce n’était pas un roman paru chez un de mes confrères, un de ces chefs-d’oeuvre consacrés auquel moi, éditeur, je n’aurais jamais de part : c’était un manuscrit inédit, et non seulement inédit : refusé par plusieurs éditeurs. Je n’arrivais pas à le croire. » et, à la toute fin : « Comme Samuel Beckett risque de jeter les yeux sur ce minable petit témoignage, je n’oserai pas y dire l’admiration éperdue et l’affection que je lui porte. Il en serait gêné et moi aussi, en retour. Mais j’aimerais qu’on sache ceci, seulement ceci : c’est que de ma vie je n’ai jamais rencontré un homme où cohabitent à un si haut degré la noblesse et la modestie, la lucidité et la bonté. Jamais je n’airais imaginé qu’il puisse exister quelqu’un d’aussi vrai, quelqu’un d’aussi grand, quelqu’un d’aussi bien. » Définition du génie ? Puis c’est au tour de Richerd Seaver, qui parle à son tour de sa découverte de Molloy et Malone meurt comme de deux livres prodigieux et raconte comment, dès lors, la revue littéraire Merlin va consacrer à chacune de ses sorties trimestrielles un article à Beckett ou une publication d’un extrait de ses textes, au point d’être prise par l’administration française de La Poste comme « un organe de propagande au service de la réputation de M. Beckett ». Anecdote révélatrice de la réception par les lecteurs professionnels des premiers textes français de l’auteur irlandais. Troisième et dernier témoignage de la sous-partie, celui de Cioran, qui, après s’être interrogé sur les rapports de Beckett avec ses personnages, conclut lui aussi sur la noblesse de son ami de plume. Décidément…

La sous-partie suivante, Flashbacks, commence par un regard sur Les Années trente, d’A.J. Leventhal. Le critique littéraire s’y penche sur les jeunes années de Beckett, sur ses premiers écrits, dont l’essai consacré à Marcel Proust. Dans l’essai suivant, La Vision, enfin, Deirdre Bair (qui a obtenu le National Book Award pour une biographie sur l’écrivain irlandais) s’intéresse à la période de l’immédiat après-guerre, pendant laquelle son roman, Watt, trouve un éditeur et qui le voit écrire Mercier et Camier. C’est selon elle, de 1945 à 1947 que Beckett trouve sa manière de faire.

La sous-partie suivante, Au Travail avec Beckett, commence par un texte du metteur en scène américain, Alan Schneider qui parle du manque d’empressement de l’auteur à se rendre aux Etats-unis pour superviser la mise en scène de ses pièces, de la fidélité au texte qu’il a toujours privilégiée, puis de ses rencontres à Paris avec celui qui ne voulait pas se déplacer et qui finit par lui dire « Faites-le comme il vous plaira, Alan, comme il vous plaira. » Ludovic Janvier, traducteur de Watt, évoque les difficultés qu’il a rencontrées, en compagnie de l’auteur lui-même, à faire passer le roman de l’anglais au français. Il conclut ainsi : « En faisant entrer Watt dans le domaine français, Beckett nous faisait entrer avec lui dans ce dialogue à une voix que l’écrivain entretient avec le langage où il cherche à s’installer le temps d’un livre. » Vient ensuite un dialogue entre Tom Bishop et Roger Blin, qui a mis en scène en France les premières pièces de Beckett, qui affirme lui aussi servir les textes et conclut par un hommage : « Les grands textes, tant qu’ils n’ont pas passé une période historique, on est à leur service. C’est le cas de Sam à notre époque. ».

A suivre…

Crimes exemplaires, Max Aub

Max Aub, célébré par Villa Matas pour ce livre même, né de père allemand et de mère française a grandi en Espagne puis vécu au Mexique. Sa « collection » de meurtres peut être rangée dans une bonne bibliothèque aux côtés de Seins de Ramon Gomez de la Serna (plus d’une centaine de textes brefs sous forme de blason de la poitrine des femmes) et des Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon.

Dans ce livre, comme son titre l’indique, Aub a résumé, dans des textes très brefs, d’une phrase à deux courtes pages, des crimes dont les auteurs font la narration, se justifient, exposent le mobile, se dédouanent, etc… Autant de courtes nouvelles, dont certaines commencent par « Je l’ai tué(e) parce que… » (« Je l’ai tuée parce que j’avais mal à la tête », « Je l’ai tué parce qu’il était idiot », etc…) ou par une mention de la profession du tueur (« Je suis instituteur », « Je suis marchand de billets de loterie », « Je suis couturier », etc…) ou de celle de la victime (« un de ces vendeurs de billets de loterie », « ce jeune éditeur », « Cet acteur était mauvais », etc…) ou encore par ce que la victime avait fait à l’assassin (« Je lui ai demandé L’Excelsior et il m’a apporté Le Populaire », « Il m’avait éclaboussé de haut en bas », « Je suis sûr qu’il se moquait de moi », etc…). Dans la préface de son livre, Max Aub prétend qu’il a recueilli ces « Confessions », comme il appelle ces courts textes, en France, en Espagne, au Mexique, pendant plusieurs décennies. En réalité, il les a créées de toute pièce, ce qui ne retire rien à son livre, qui se lit vite, avec passion pendant les soixante-dix premières pages, puis avec intérêt. Une chose est certaine, l’idée de Max Aub peut servir à un animateur d’ateliers d’écriture pour développer une proposition d’écriture un peu différente. Et je ne manquerai sans doute pas l’occasion de m’en servir dans ce but.

Guy Bourdin, Zoom, Musée de la photographie, Nice

Du 18 octobre au 26 janvier 2020, Guy Bourdin est exposé au Musée de la photographie de Nice, au plus grand bonheur des amateurs de photographie de mode, mais aussi d’art, le photographe français ayant intégré à sa pratique professionnelle pour la revue Vogue Paris (à partir de 1954) et dans les campagnes de publicité des chaussures Charles Jourdan (dans les années soixante-dix) une dimension artistique, et plus particulièrement surréaliste, qui réveilla un domaine devenu tristement conventionnel. Le regard contemporain des amateurs d’arts visuels pourra y voir des procédés datés et des références quelque peu surannées, en somme du déjà-vu. Pourtant, au moment où Bourdin réinvente la photo de mode, il est sans nul doute le premier à se permettre ces pas de côté par rapport à une tradition sans imagination et ce n’est pas sans raison qu’il est encore aujourd’hui, vingt-huit ans après son décès, célébré comme un grand de la photographie, un artiste véritable qui a révolutionné un genre. Les séries « Chapeaux chocs » (humour noir, une femme couverte d’un chapeau à voilette de créateur sous des têtes de vaches mortes, langues pendantes, par exemple) ou Charles Jourdan 1979 (plus d’une dizaine de photos de jambes artificielles de mannequins en plastique chaussées des modèles à photographier et prises dans des paysages anglais) rendent hommage à Man Ray, que Bourdin admirait et qui lui facilita les débuts, et aux peintres surréalistes qu’il aimait tout particulièrement. Mais Bourdin n’est pas un suiveur et s’il s’approprie les codes du surréalisme, c’est pour en faire une marque de fabrique personnelle qui, dans un domaine où l’originalité n’est pas toujours de mise, fait de sa démarche artistique un vrai style qui a su résister à l’épreuve du temps. de ce point de vue, ses clichés peuvent figurer auprès du meilleur de deux autres grands, Richard Avedon et Irving Penn, c’est-à-dire au Panthéon de la photographie de mode.

Je tremble, ô Matador, Pedro Lemebel

Pedro Lemebel est un écrivain chilien, cinéaste et artiste plasticien, dont Je tremble, ô Matador est le seul roman traduit en français, et on peut, à juste titre, le regretter. On est en 1986. Le personnage principal du roman, un travesti, se trouve mêlé, sans le savoir, à une histoire d’attentat contre Pinochet. Le jeune étudiant qui vient chez lui pour y entreposer des cartons, pleins de livres selon ses dires, dit s’appeler Carlos. Très vite, il a l’autorisation de celui que tout le monde appelle « la Folle d’en Face » d’organiser des réunions de travail dans sa petite maison, ente étudiants toujours. La Folle ne pose pas de questions, mais elle n’est pas complètement dupe. Elle accepte simplement tout de ce jeune et beau Cubain, dont elle tombe amoureuse. L’idée de faire d’un travesti le « héros » du roman est en soi excellente (Pedro Lemebel est de la famille, ce qui peut expliquer ce choix). Mais ce qui est mieux, c’est que celui dont le narrateur parle, sans se préoccuper du politiquement correct, comme d’un « pédé », d’une « tantouze », etc… « partage » le premier rôle avec Augusto Pinochet lui-même, qui est loin d’être un ami des homosexuels et dont la phobie des « pédés » est tournée plus d’une fois en dérision. Lemebel se joue de cette situation en imaginant les rêves cauchemardesques du dictateur, liés à une enfance plutôt glauque, les monologues de sa femme, qui l’accable de considérations oiseuses et parfois fort drôles, voire judicieuses quand elle pérore sur l’inanité de l’organisation de sa sécurité lors de ses déplacements. L’écriture de Lemebel est souvent fleurie et son personnage est plus vrai que nature (la Folle d’en Face enfile « pudiquement sa robe de chambre nippone parsemée de fougères argentées ») et il maîtrise l’art de la métaphore surprenante (un « agressif tube.métallique » vu par son personnage comme « une capote anglaise pour dinosaure », entre autres). Le petit monde des travestis de Santiago est croqué de façon amusante et poétique, et la Folle, malgré son petit folklore personnel, n’est jamais ridicule. Personnage attachant, elle entraîne le lecteur consentant dans toutes ses aventures (ses rencontres avec ses vieilles copines des quartiers de sa jeunesse, une séance de cinéma avec petite passe à la clé, une fête d’anniversaire pour Carlos en compagnie des enfants du quartier, sa passion des chansons d’amour populaires et son côté fleur bleue) sans qu’il ait à déplorer la caricature ou un trait forcé. Bref, Lemebel sait se faire tendre avec son héros/héroïne, comme il sait jouer d’une moquerie subversive avec Pinochet, ses militaires et sa femme, le propos politique est clair et sans lourdeur et la différence d’une minorité qu’il connaissait bien est exposée avec délicatesse et humour. Il ne reste qu’à souhaiter, après une telle lecture, que les traducteurs s’intéresseront à d’autres œuvres de cet écrivain talentueux et qu’il nous sera donné de relire Pedro Lemebel en français.

Mexico, Quartier Sud, Guillermo Arriaga

Scénariste des films d’Alejandro González Iñárritu, Guillermo Arriaga est un écrivain mexicain qui a son actif quelques romans et un recueil de nouvelles dont il sera question ici. La nouvelle… un art difficile. En ce qui concerne ce recueil, on en sort en ne sachant pas bien si on a aimé ou non ce livre. On y retrouve ce qu’on connaît déjà de la nouvelle sud-américaine, des histoires souvent dures, dans lesquelles la mort et la tragédie de la vie jouent leur rôle, des nouvelles « coup de poing ». C’est une façon de faire qui a ses adeptes et qui, parfois, donne le jour à des textes forts. Dans Mexico, Quartier Sud, il y a donc bien quelques réussites, il y a aussi des nouvelles qui laissent indifférent. La dernière du recueil, En Paix, grâce à son écriture, grâce à son style, peut être classée parmi les meilleures. C’est l’histoire d’un jeune homme, dont les relations avec les jeunes filles de son âge ne sont pas simples et qui est pris au moment du décès de son père. On s’aperçoit que ses relations avec sa mère ne sont pas simples. Efficace et bien construit. Dans l’obscurité, qui narre l’histoire d’un homme devenu aveugle suite à un accident et de sa relation détériorée avec sa femme. Et ça ne prend pas. La première nouvelle du livre, Lilly, est une nouvelle chorale, dans laquelle un père prend conscience que ses fils ont tué une petite cousine handicapée. Il ne sait sans doute pas, comme nous l’apprend un de ses fils quand il devient narrateur, qu’ils l’ont également violée à plusieurs reprises. Arriaga n’a pas peur d’explorer le glauque, mais le choix narratif discutable (la narration change de main sans transition, ce qui rend l’intrigue parfois difficile à suivre) ne sert pas son propos. La Veuve Diaz, qui suit celle dont on vient de parler, conte le destin tragique d’une femme énigmatique qui meurt d’amour, au grand dam d’un de ses anciens camarades d’école qui voudrait tant la sauver. Un thème dont on ne dira rien mais qui fait de ce texte une nouvelle bien fade. Invaincu, un texte à la structure décousue ne réussit pas mieux à captiver le lecteur.

Toutes les nouvelles du recueil sont dédiées à des personnes inconnues du lecteur, sauf les deux qui le sont à l’écrivain colombien (mort à Mexico), Alvaro Mutis, auteur des aventures hautement littéraires de Maqroll el Gaviero (Maqroll le Gabier), marin qui fait parfois songer à Corto Maltese. Comme Mutis est entré dans mon Panthéon littéraire, la lecture de ces deux nouvelles, La Nouvelle Orléans et La Nuit bleue, a retenu plus particulièrement mon attention. Les deux nouvelles présentent au lecteur un personnage, le docteur del Rio, qu’on retrouvera plus loin dans un autre texte, Légitime Défense. L’homme a une morale un peu élastique et s’arrange des situations délicates dans lesquelles il se trouve plongé, malgré lui, en faisant fi de l’éthique médicale et de la dignité humaine. Dans La Nuit bleue, il reçoit un dimanche alors qu’il déjeune en famille, la visite de deux flics qui lui annoncent qu’il est accusé d’homicide. Son fils vient le chercher à plusieurs reprises, alors que sa situation est plutôt critique. Devant lui, il sauve les apparences, quand, à la fin du texte, il ne trouve rien d’autre à faire pour s’en sortir que d’acheter les deux représentants de l’ordre qui ne demandent pas mieux qu’arrondit leurs fins de mois. Mutis a peut-être lu ce texte, je ne sais s’il l’a aimé. Dans La Nouvelle Orléans, Del Rio prend parti contre un nouveau voisin, un étranger au quartier et hurle avec les loups qui voudraient se débarrasser de lui. Parfait anti-héros, Del Rio n’a rien de sympathique. Soit, mais la nouvelle n’est pas convaincante et sa fin tombe sans sauver l’intrigue. Je ne sais si Mutis a apprécié, mais je suis sûr que ce recueil de nouvelles ne m’a pas convaincu. Sans aller jusqu’à dire qu’il s’agit de mauvaise littérature, ce qui vous laisse toujours la possibilité d’y aller voir par vous-même, si vous êtes comme moi à la recherche de nouveaux écrivains sud-américains.

African Marketplace, Dollar Brand

L’album complet, pour votre plus grand plaisir…

Dollar Brand, alias Abdullah Ibrahim, est un pianiste et un compositeur fin, subtil, descendant direct du grand Duke Ellington, qui l’invita à s’installer aux Etats-unis pour y jouer dans son big band, quand on sait fort bien que le Duke était pianiste lui-même. Né à Cape Town, Afrique du Sud, Dollar Brand commence alors une carrière qui le fera jouer, entre autres, avec les grands du jazz : Elvin Jones, le batteur de John Coltrane, Don cherry le trompettiste des années free jazz, Max Roach, un batteur historique, venu du hard bop et Archie Shepp, le saxophoniste tenor free. En 1980, pour rendre hommage à sa terre natale, il écrit la musique d’African Marketplace, un album tout à la fois grave et joyeux, magnifiquement orchestré. Retrouver cette musique pleine de beauté quarante ans après l’avoir découverte est un immense plaisir. Chaque pièce de cet album est un petit joyau de jazz et d’émotion, si bien qu’en distinguer une seule pour en « faire » le morceau du disque semble totalement impossible. Chaque pièce de cet album est aussi un hommage à la musique traditionnelle sud-africaine et à l’histoire de la grande musique noire-américaine. La première, Whoza Mtwana, est basée sur un ostinato, tempo lent, et magnifié par les chorus de Carlos Ward au sax et Craig Harris au trombone, au point d’accéder au statut d’hymne. La seconde, The homecoming song, plus enlevée, plus rythmique nous fait changer d’atmosphère (inspirée d’un traditionnel sud-africain) et s’avère très vite virale avec ses riffs de cuivres et sa ligne de basse obsédante. The Wedding, qui suit, est une ballade introduite par quelques notes jouées par le maître et dont le thème est interprété au sax par Ward, dans un esprit lyrique proche des grandes compositions de Carla Bley pour son big-band. Moniebah, quatrième morceau du disque est un solo de piano qui tend vers le jazz caraïbe, et n’est pas sans faire penser à un autre grand pianiste de jazz inspiré par l’Afrique, Randy Weston. Et on en vient au titre éponyme de l’album, African Marketplace, le plus long (7’02), introduit par les percussions, la batterie et la basse, et dont le thème orchestré est joué par la section cuivre dans son entier. Rythmique, dansant, entêtant, le plus africain des thèmes de l’ensemble : on ne s’étonne pas qu’il ait donné son nom au disque, tant il reste dans la mémoire et peut ne pas en sortir de plusieurs journées. On n’oubliera pas que Dollar Brand y joue un solo de sax soprano assez inspiré. Retour au calme avec Mamma, dans lequel le trombone bouché tire vers des sonorités grasses un peu new-orleans et « crades ». Quant à l’avant-dernier thème, Anthem for the new nation, s’il se veut hymne à une Afrique du Sud débarrassée de ses démons à laquelle aspire Abdullah Ibrahim, il est sans doute le morceau le plus léger du disque (pas mon préféré), mais dans le pont qui clôt le thème, avant sa reprise quasi-hypnotique, une atmosphère plus grave s’installe. L’album se termine sur Ubu-Suku, un blues pour piano solo d’un très belle facture. Le tour est joué. Si vous ne connaissez pas African Marketplace, précipitez-vous pour l’écouter, vos oreilles vous en sauront gré.

Pour Sama, Waad al-Kateab & Edward Watts

Alep, ville martyre ! Alep, ville assiégée ! Alep ville anéantie ! Peuple d’Alep, peuple résistant ! Peuple d’Alep, peuple courageux ! Peuple d’Alep, peuple admirable ! Pour Sama est un film témoignage adressée à une enfant née dans une ville à feu et à sang, dans laquelle une jeune femme qui filme tout ce à quoi elle assiste ou participe, a cru, avec tant d’autres manifestants pacifistes pouvoir défaire son pays de la tyrannie d’un dictateur fils de dictateur, d’un assassin qui n’a pas hésité à massacré son propre peuple, avec la complicité de la Russie et dans le silence coupable des observateurs de la communauté internationale. Oui, elle a cru à la révolution syrienne. Puis, quand Alep-est, où vivaient les résistants au régime, dans les quartiers populaires où les forces armées rebelles se battaient contre les forces « régulières », est assiégée, bombardée, massacrée par Bashar al-Assad (trois fois, revient l’image, dans le ciel bleu d’Alep, d’un hélicoptère qui s’apprête à lâcher une bombe sur des quartiers voisins) et les avions de chasse russes (la puissance de ces alliés du tyran syrien est visible à l’écran dans ses conséquences sur les zones qu’ils bombardent, que la caméra montre toujours plus détruites et grises), la jeune femme se demande parfois pourquoi elle reste (scène poignante, pendant laquelle elle demande au jeune fils d’amis ce qu’il veut faire et qu’il répond vouloir rester dans sa ville, même si ses parents la fuyaient).

Waad el-Kateab filme tout, y compris sa propre vie. C’est pour sa fille Sama qu’elle le fait, pour lui expliquer que tout ce que ses parents ont réalisé pendant ces années de misère et de siège, ils l’ont fait pour elle, pour qu’elle puisse un jour vivre libre en Alep. L’ami docteur, qu’elle filme en 2011, alors qu’il vient de terminer ses études de médecine, ouvre un hôpital de fortune, dans un vieux bâtiment que ceux qui l’ont suivi dans cette folle entreprise et lui-même finiront par quitter, après son anéantissement par un bombardement, pour en investir de nouveaux, dans un espace créé à l’origine pour y ouvrir un hôpital. Comme le reste de la ville, les deux hôpitaux sont bombardés à plusieurs reprises. Waad filme tout, elle le fait aussi pour rendre ce cauchemar vivable. Le documentaire qu’elle nous donne aujourd’hui la possibilité de voir, dans un état de choc qui frôle parfois le dégoût (pour les assassins pas pour ces images, témoignages nécessaire d’un crime immonde contre un peuple), n’épargne rien au spectateur : scènes de chaos pendant les bombardements, dans la ville, dans l’hôpital, dans les sous-sols qui servent d’abris, scènes d’accueil des blessés, de soins d’urgence dans les mares de sang, à l’image de la folie qui règne pendant ces moments. Caméra à bout de bras, au poing, qui perd parfois le contrôle, l’image peut devenir chaotique et, choix judicieux du montage, ces images privées de sens sur le plan visuel n’ont pas été forcément supprimées, car elles sont l’expression de moments d’intense vérité. Et, dans ces moments-là, toujours, il y a l’humour d’un peuple qui se sait sacrifié, par la communauté internationale comme par le régime qui veut sa disparition, le courage, la volonté de continuer à résister, la grande et belle solidarité quand tout donne envie de fuir.

Dans Pour Sama, il y a donc aussi la vie intime de Waad, qui dit oui à son ami Hamza quand, dans l’hôpital qu’il a créé, il lui avoue son amour, qui se marie, qui met au monde une petite fille et l’élève comme elle peut dans une ville assiégée, qui découvre les joies de vivre dans une jolie maison avec son mari et sa fille, qui tombe de nouveau enceinte. Et puis, il y a aussi cette scène d’une autre femme enceinte, qui arrive blessée à l’hôpital, sur laquelle on pratique en urgence une césarienne : l’enfant naît mort-né et est ramené à la vie in-extremis. Conclusion : la mère et l’enfant vont bien. Moments d’espoir. De nombreuses autres scènes sont moins heureuses – la mort, la chair blessée, sanguinolente, la tragédie de la guerre et des massacres, celle des vivants qui restent et pleurent leurs morts –, et font du film un témoignage souvent insoutenable, tout comme les images d’une Alep qu’on voit progressivement se métamorphoser en ville-fantôme, mais un témoignage d’une importance capitale pour lutter contre l’oubli ou l’ignorance et qui immortalise le courage d’un peuple opprimé. A ce titre, Pour Sama est sans nul doute un documentaire à ne pas manquer, ce que le jury de Cannes a sans doute voulu signifier en lui attribuant son Œil d’Or, et ce n’était que justice.

Original Suffer Head, Fela Anikulapo Kuti & Egypt 80

1981, Fela Anikulapo Kuti arrive avec un nouveau groupe, Egypt 80, qui remplace Africa 70, et qui développe les conceptions musicales de son leader, dans lesquelles jazz, high life, ju-ju et soul font bon ménage et se marient pour donner le jour à ce qu’on a coutume d’appeler Afro-beat. Claviers, percussions, guitares et cuivres, solos de saxophone, groove et transe alliés à des paroles hautement politiques entrent dans l’alchimie d’une musique que Fela affirme comme arme du futur. En s’opposant au pouvoir militaire de son pays, il devient le musicien fétiche du petit peuple de Lagos. Celui qu’on appelle désormais The Black President s’en prend dans cet album à la corruption, aux grandes firmes internationales (International Thief Thief), à l’oppression imposée au peuple africain par la conjonction des intérêts des colonisateurs économiques et des pouvoirs corrompus et dictatoriaux qu’ils installent et soutiennent. Les morceaux-fleuves (un quart d’heure, minimum) qu’il propose s’ouvrent sur des introductions au clavier, installent un groove obsédant ponctué de riffs de cuivres et de chœurs omniprésents, de chorus instrumentaux qui scandent leurs refrains-slogans. Comme le disait Léo Ferré, « Les plus beaux chants sont des chants de revendication ». Cet album d’Anikulapo Kuti en est l’illustration.

Bacurau, Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles

Il y a cinéma et cinéma… Un cinéma aux budgets faramineux (100 millions de dollars pour le dernier film de Q.T. ou pour Ad Astra), la plupart du temps nord américain, et un cinéma plus modeste, sud américain par exemple. Bacurau a coûté environ 14 millions de dollars (c’est déjà beaucoup). Dans le générique de fin de Bacurau, le spectateur patient apprend que ce film, dont nous ne dirons pas immédiatement qu’il vaut bien mieux que tout ce qui se produit à Hollywood depuis des décennies, et en particulier que Once upon a time in… blablabla et Ad catAstrophe, pour ne parler que des derniers échecs du cinoche amerloque, que ce film, disions-nous, a permis de créer 800 emplois, ce qui n’est pas rien dans le Sertao, et mieux encore, que : « La culture est identité autant qu’industrie. » Voilà, ça, c’est dit.

Bacurau est donc un film brésilien. Brad Pitt n’apparaît pas à son générique, ni le moindre acteur de renom (vous connaissez ?… Barbara Colen, peut-être, Sônia Braga, moins sûr, et Udo Kier, oui, lui, c’est un acteur célèbre…). Les noms des réalisateurs ne vous sont pas forcément connus. Qu’importe ? Il suffirait d’aller voir ces films-là, sans stars, sans noms connus et sans nombres à six chiffres pour inverser la tendance qui fait du cinéma une industrie mondialisée à tendance monopollisante. Ou monopolisatrice (who knows ?). Quid du film ? me direz-vous ?

Alors voilà, ça se passe dans un village du Sertao… qui enterre une vieille dame, Carmelita, pas n’importe qui, visiblement, mais on n’en saura pas plus sur elle. Quelque temps plus tard, on comprend que le village n’apparaît plus sur les cartes, puis, il n’y a plus de réseau, et plus d’électricité. Depuis le début du film, on sait que le village de Bacurau est privé d’eau. Un gars qui prend des risques l’approvisionne avec son camion citerne, qu’il ne remplit pas sans se mouiller un peu. Ah, oui ! j’ai oublié que nous sommes dans un avenir proche (c’est une dystopie, j’aurais dû prévenir). Ne pas spoiler le scénario devient difficile. Après avoir fait connaissance avec les principaux personnages de l’histoire, on en découvre deux nouveaux, des motards qui font du cross dans la région et semblent plutôt sympas. Ils boivent un verre au bar du bled, se présentent comme des touristes venus d’une autre région du Brésil et repartent comme ils sont venus, non sans avoir inquiété les habitants du village à leur arrivée. Peu de temps plus tard, dans une ferme voisine, située à l’écart de Bacurau, on découvre une famille massacrée. C’est le fait d’une bande d’Américains dégénérés qui viennent buter gratuitement, avec des armes anciennes, des ploucs d’un pays sous-développé (ça, les habitants de Bacurau ne le savent pas encore). Ces grands malades, qui entendent bien rayer le bled de la carte, ont leur morale : leur chef ne tue jamais de femme, l’un des leurs ne supporte pas qu’on puisse abattre un enfant, quand lui fait l’aveu de ses tendances féminicides (il a rêvé de flinguer son épouse quand elle l’a quitté), et les uns et les autres ne se privent pas de se juger. Le scénario peut paraître lourdingue à une critique qui se veut exigeante. Le jury de Cannes s’est montré moins snob en attribuant aux deux réalisateurs le Prix du Jury. J’aurais fait de même…

La fable politique, qui pourrait nous rappeler que les Etats-unis ne se sont pas privés (et ils continuent de le faire) d’exercer en Amérique du sud un impérialisme fasciste, en soutenant et en installant des régimes dictatoriaux, en aidant à liquider des chefs d’Etat démocrates ou révolutionnaires, en imposant, via Monsanto, aux pays demandeurs une agriculture hautement agrochimique, aux conséquences gravissimes sur la santé des populations, est une métaphore qu’il serait difficile d’expliciter clairement. Mais qu’importe, puisque le film ne se réfère pas à une situation politique précise et qu’il n’y est pas question de Bolsonaro ou d’une période du passé brésilien, proche ou lointain. On est dans une dystopie. Rien ne dit pourtant qu’il n’est pas question des relations présentes et passées des Etats-unis et du continent sud-américain et la figure du personnage incarné par Udo Kier, que l’un de ses comparses traite de nazi dans une scène où la tension est à son comble entre les « touristes », nous rappelle l’omniprésence de la violence d’extrême-droite au Brésil. Rien ne dit que la pénurie d’eau n’est pas orchestrée par les grands propriétaires terriens et leurs sbires ou leurs larbins, politiques démagogues et véreux. Quant au personnage du préfet corrompu, il est là pour rappeler que tous les maux du pays ne sont pas de la seule responsabilité de l’étranger, même si le groupe d’Américains flingueurs a bien sûr été en contact avec lui. Les habitants du village ne s’y trompent pas, qui refusent les « cadeaux » qu’il leur offre, afin de les mettre dans sa poche et le tiennent à distance quand il cherche à (r)établir le contact avec eux. Mais passons sur l’aspect politique du film, que d’aucuns, qui ne vivent pas dans un pays d’Amérique du Sud, trouveront manichéen. Non sans leur rappeler auparavant qu’au Brésil, les salles qui passent le film sont menacées de représailles par le gouvernement. Censure ? Toujours est-il que les villageois finissent par déterrer les vieilles armes d’une rébellion ancienne pour se défendre contre les salops d’aujourd’hui. Comprenne qui pourra.

Venons-en donc au cinéma. Des scènes belles à couper le souffle, dès le début du film, pendant l’introduction qui nous plonge dans un village uni autour de la figure d’une vieille femme à laquelle on dit adieu et qui nous montre des habitants soudés ; une tendance assumée à mélanger les genres, sans snobisme (western, série B, gore, thriller, horreur, etc…) ; une scène plutôt drolatique dans laquelle deux vieux, qui vivent à poil au milieu de leurs plantes et dans une maison en terre, victimes toutes faites, surprennent leur monde en butant deux salopards venus là pour les éliminer purement et simplement ; une autre scène, surréaliste, où la doctoresse du village accueille le vieux chef allemand du groupe de tueurs cinglés en l’invitant à manger des mets qu’elle a préparés pour « qui » ? Lui sans doute… ; fin du film qui, point de vue hémoglobine, n’a rien à envier aux scènes d’anthologie de Tarantino, et réserve au spectateur des moments de tension dignes des thrillers les plus durs.

En clair, en un mot comme en cent, Bacurau est un film jouissif, qu’on n’aurait aucune raison de ne pas voir. De plus, on ne s’y ennuie pas une minute. Si on ne vous a pas convaincu, le « message » n’est pas si simpliste que d’aucuns voudraient le croire. Enfin, ce cinéma, différent parce que non formaté, repose des produits de l’industrie cinématographique des pays riches, dont l’imagination semble souvent limitée et sclérosée.

Ad Astra, James Gray

Course-poursuite sur la lune

Recette : Film de SF, tendance Space Opera

Ingrédients : 1 grand acteur – 1 poignée de références aux grands films du genre – 1 intrigue qui dépasse la seule SF – 1 course-poursuite sur la lune – 1 budget énorme – quelques effets spéciaux – quelques images grandioses de l’espace – 1 exploration de planètes photogéniques – des décollages de fusées – un peu d’attrape-couillons

Ursula K. Le Guin, dans ses essais sur les littératures de l’imaginaire, et en particulier la Science Fiction, l’a dit : pour faire oeuvre dans l’imaginaire (SF, Heroic Fantasy, etc…), il faut que le propos dépasse la seule écriture de genre. James Gray a bien reçu le message et a généreusement arrosé son film de psychologie. Notre héros, Roy Mc Bride (Brad Pitt), un astronaute aux nerfs d’acier (son rythme cardiaque ne dépasse jamais les 80 pulsations/minute, même dans les situations les plus critiques, son mental est sans faille, etc…) part aux confins de l’univers, sur Neptune, pour tenter d’y retrouver son père, un héros de l’espace parti en mission à la recherche d’autres formes de vie dans l’univers et qui a fini par couper les liens, deux décennies plus tôt, avec la planète terre en n’envoyant plus le moindre message. Il se trouve que des rayons cosmiques qui mettent en danger l’humanité pourraient bien être émis depuis Neptune et, peut-être, sans doute, par le vaisseau .de la mission Lima. Mc Bride fils est évidemment l’homme le plus à même de mener à bien cette mission, grâce à des capacités physiques et mentales au-dessus de la moyenne et qui font l’admiration des militaires qui l’envoient au charbon. Il est entièrement voué à son métier, indifférent à la femme qu’il laisse derrière lui sur terre (une scène dans laquelle il se définit professionnellement comme un astronaute qui ne se préoccupe pas du superflu, nous le montre en gros-plan, sa femme apparaissant en arrière-plan, en flou, annonce sans finesse la couleur), égoïste à souhait, tout comme son père qui a abandonné sa famille pour aller chasser la vie extraterrestre dans l’univers. Tout ça est un peu poussif, disons-le tout net. Le scénario ne mérite guère qu’on s’y attache plus longuement. Les scènes de genre, course-poursuite sur la lune, visite d’un vaisseau spatial qui a lancé un message d’alerte et dans lequel un singe de laboratoire déchaîné tue tout ce qu’il y a d’humain (ouf ! Mc Bride fils est assez maître de ses émotions pour en venir à bout), chute libre du haut d’une antenne satellisée et ouverture du parachute, retour sur terre après une longue Odyssée, etc… laissent le spectateur, qui a déjà tout vu dans des films aussi beaux que 2001, Odyssée de l’espace, froid et blasé. Quant à l’intrigue psychanalytique, dont le message est clair, un fils ne peut s’ouvrir à sa vie et être vraiment lui-même qu’après avoir tué son père (scène où les deux hommes, flottant dans l’espace vers le vaisseau du fils, et rattachés l’un à l’autre par un filin, cordon ombilical que le père ordonne de couper, assez ridicule), elle est tout simplement trop cousue de fil blanc pour intéresser un spectateur tant soit peu exigeant. Les « images grandioses », dixit la critique spécialisée qui s’extasie, de l’espace, le voyage en plusieurs étapes et les planètes toutes plus belles les unes que les autres, les scènes dans lesquelles Mc Bride rencontre des êtres humains qui finissent par lui faire comprendre que son employeur lui a retiré sa confiance, ne sauvent pas le film, hélas, qui s’englue dans une histoire d’œdipe sans intérêt. Et pour en finir une bonne fois pour toute avec ce pensum, Brad Pitt ne peut suffire à lui seul pour faire d’un film prétentieux (qu’on le compare à High Life, de Claire Denis, dont le budget n’était sans doute pas le même) une réussite. Le grand public, en quête d’action et de scènes à effets spéciaux, n’a pas plébiscité ce film, mollasson, que la presse s’est ingéniée à porter aux nues (on peut se demander pourquoi et si James Gray est un si grand réalisateur qu’on l’annonce). La critique n’est pas toujours très pertinente et, pour le coup, on peut s’autoriser à ne pas la suivre en évitant d’aller voir Ad Astra, ni navet, ni film majeur : juste un film moyen, et somme toute assez ennuyeux. Recette pas aussi facile qu’il y paraîtrait et sans doute à revoir.